Le
flux du langage parlé courant s'incrit naturellement dans un profil
mélodique plus ou moins ample.
Claudy
Malherbe part du principe que l'intonation naturelle de la voix parlée
(ici en anglais) peut constituer le point de départ, la grille,
l'échelle fondamentale de tout un complexe musical.
"La
voix n'est pas un instrument comme un autre : tout le monde en joue. Toute
oreille, même non musicienne, sait discerner le rythme de la phrase, les
inflexions de son intonation, les accentuations et les fluctuations de
son intensité, comme les formes et les variantes de son timbre puisque
c'est leur assemblage qui fait sens. Autrement dit, dans la parole, tout
est déjà composé. On le sait, un flux parlé génère une mélodie, celle
de la langue à travers son locuteur. Aujourd'hui, les outils d'analyse
du son montrent qu'elle contient aussi une harmonie, une harmonie naturelle
en sorte. Ainsi en maints endroits, la parole énoncée est mise en musique
au moyen de ses propres contenus : rythmée par son articulation, harmonisée
par ses éléments fréquentiels, animée par les contrastes dynamiques de
son accentuation, colorée et orchestrée par des assemblages de ses duplications.
Dans ce contexte, le choix de la langue l'anglais n'est pas fortuit.
Parfaitement maîtrisée, elle permet la mise en jeu précise du matériau
phonétique, même en des situations où elle se trouve très déconstruite.
L'anglais est aussi une langue plus accentuée et mélodique que le français
(l'alternative possible), ce qui n'est pas sans intérêt alors qu'elle
constitue l'unique matière première de la pièce. Le texte de Locus
est un montage original constitué de courts fragments empruntés à divers
ouvrages techniques concernant l'acoustique vocale, la phonétique et la
phonologie. L'ensemble fournissant à la fois le matériau vocal ainsi qu'un
commentaire qui donne, au fur et à mesure du déroulement, la description
des éléments et des situations en jeu (l'appareil vocal : larynx,
gorge, langue, lèvres... ; respirer, parler, manger, etc.)."
Pour
illustrer cette déclaration du compositeur, suivons son travail dans le
passage d'un fragment parlé à sa musicalisation. Le comptoir prend comme
point de départ cet énoncé "When speech sounds
are made, the larynx may or may not itself be vibrating to produce an
oscillatory flow of air". A partir de l'analyse temps/fréquence
de cette phrase par le logiciel AudioSculpt de l'Ircam, une segmentation
syllabique puis un lissage des partiels sont d'abord effectués. Ce résultat
est ensuite resynthétisé puis transformé par réductions successives pour
constituer un matériau musical original qui reste corrélé à la phrase
parlée constituant son origine.
Le
flux parlé est segmenté en autant de fragments qu'il contient de syllabes
au moyen de marqueurs dans AudioSculpt.
Les
partiels sont lissés, c'est-à-dire ramenés à leur valeur moyenne dans
un segment, afin qu'à chaque syllabe corresponde un agrégat harmonique.
La séquence
synthétique originale est constituée d'agrégats corrélés au plus juste
à la séquence parlée génératrice. On entend d'abord 44 agrégats.
Séquence
réduite à 23 éléments :
Séquence
réduite à 11 éléments :
Séquence
réduite à 6 éléments :
A partir
de ce procédé, le compositeur a analysé un fragment parlé pour en recueillir
la mélodie qui sera chantée par le choeur.
"Every
language has melody in it"
1)
Voix seule (mono) :
2)
Electronique seule (mono) :
3)
Voix parlée + électronique (stéréo) :
4)
Choeur reprenant la partie électronique et voix parlée :
Oeuvre
pour soprano, mezzo, ténor, basse et dispositif électronique
Commande de l'Ircam
Création : 23 juin 1997, Espace de projection de l'Ircam, Electric Phoenix
Durée : 30 minutes
Assistant musical : Eric Daubresse
Editeur : CRIMEditions