par Michel Duchesneau
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La Société Nationale de musique constitua l'un des piliers du renouveau de la musique française au cours des dernières décennies du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Elle fut fondée le 25 février 1871 par César Franck, Ernest Guiraud, Camille Saint-Saëns, Jules Massenet, Jules Garcin, Gabriel Fauré, Alexis de Castillon, Henri Duparc, Théodore Dubois, Paul Taffanel et Romain Bussine. Le principal objectif de cette société musicale «nationale», illustré par la devise «Ars gallica», est de permettre aux jeunes compositeurs français de présenter leurs oeuvres au public à une époque où la musique instrumentale est principalement représentée par la musique de tradition germanique. De plus, la création de la Société Nationale symbolise une réaction de révolte des jeunes compositeurs français de l'époque qui tente de s'opposer au milieu musical français dominé par la musique vocale destinée à l'opéra et l'opéra comique
La société est administrée par un comité qui comptera de 7 à 15 membres et au sein duquel se trouve «le bureau» exécutif constitué d'un président, d'un vice-président, de deux secrétaires et de deux trésoriers. L'une des principales tâches du comité était d'établir la programmation pour les six à huit concerts annuels. Les activités s'adressent avant tout à un public restreint d'amateurs, de musiciens et de compositeurs, pour la plupart membres de la société. Mais, au cours des années, les concerts de la SN s'ouvriront à un public plus large et, dans les années 1880, ses manifestations, et plus particulièrement ses concerts avec orchestre, obtiendront un net succès tant auprès du public que des membres de la société.
Les compositeurs étaient invités à soumettre leurs oeuvres et après lecture, le comité votait sur les pièces à choisir. Le premier concert eut lieu le 17 novembre 1871. Au programme figuraient le Trio en si bémol majeur de Franck, deux mélodies de Dubois, Cinq pièces dans le style ancien de A. de Castillon, une réduction du Concerto pour violon de Garcin, une Improvisation pour ténor de Massenet et le Caprice héroïque pour deux pianos de Saint-Saëns. Populaire auprès des compositeurs, la SN ne jouit pourtant pas d'emblée d'une grande reconnaissance du public ni de la presse. En réalité, les membres et leurs invités (chaque sociétaire ayant droit à deux invitations par concert) formèrent longtemps l'essentiel du public. La plupart des concerts eurent lieu dans les Salons Pleyel. La salle Érard était utilisée pour les concerts avec orchestre (Orcherstre Colonne) et l'église Saint-Gervais pour les concerts avec orgue. De nombreux compositeurs membres et des musiciens amateurs offraient bénévolement leurs services d'interprète à la SN dont les moyens financiers étaient limités. Néanmoins, la société fit aussi appel à de grands interprètes (Sarasate, Ysaÿe, Taffanel, Viñes, Thibault, Landowska) auxquels des cachets symboliques étaient occasionnellement versés.
Il faudra attendre la fin des années 1880, l'intégration des oeuvres étrangères et les premiers concerts publiques de la société pour que son rayonnement se fasse réellement sentir. Repoussée en 1880 et en 1881, l'introduction d'oeuvres de compositeurs étrangers dans les programmes de la SN fut finalement adoptée le 21 novembre 1886. Présenté par d'Indy à l'assemblée générale, le projet prévoyait d'inclure des oeuvres étrangères ainsi que des oeuvres de «compositeurs français morts ou vivants» qui ne faisaient pas partie de la SN. Cette modification importante du principal objectif de la société provoqua la démission de Bussine et de Saint-Saëns qui y étaient farouchement opposés. Franck fut nommé président alors que d'Indy et Chausson occupèrent les postes de secrétaires. Lorsque Franck meurt en 1890, d'Indy est nommé président de la SN et il le restera jusqu'en 1917. Entre 1871 et 1939, la SN présenta près de 600 concerts (dont une soixante avec orchestre) au cours desquels furent créées des oeuvres de musique de chambre, des mélodies, des oeuvres chorales et orchestrales des compositeurs français les plus en vues à l'époque ainsi que des oeuvres d'amateurs et de bienfaiteurs de la société comme Pauline Viardot, le Comte Edmond de Polignac et Marie Clémence de Reiset vicomtesse de Grandval. Sous la gouverne de d'Indy et de Chausson, de 1886 à 1899, la SN fonctionna de façon rigoureuse mais non sans difficulté. Les programmes laissaient moins de place aux amateurs au profit de compositeurs étrangers tels que Borodine, Rimsky-Korsakov, Albéniz, Brahms, Grieg et de maîtres du passé comme Bach, Beethoven ou Rameau.
À partir des années 1890, la pénurie de manuscrits nouveaux s'atténue grâce à l'arrivée de nouveaux membres: Debussy (1888), Ropartz (1888), Schmitt (1894), Ducasse (1898-99) et Ravel (1898-99). Mais l'arrivée de ces jeunes compositeurs creuse un écart de génération considérable entre ce nouveau groupe de membres actifs et les membres plus anciens qui assuraient le fonctionnement de la SN (d'Indy, Chausson, Ch. Bordes, Duparc, Fauré). La présence de plus en plus marquée de professeurs et d'élèves de la Schola au sein de la SN contribue aussi à modifier l'équilibre des tendances esthétiques qui prévalait jusque-là. Les nouvelles tendances et les expérimentations musicales privilégiées par les élèves du Conservatoire trouvent difficilement place dans les programmes de la société. Néanmoins, le dynamisme de d'Indy et le climat esthétique batailleur qui régne à la SN à partir 1890, permet à la société de maintenir une position dominante en matière de création musicale à Paris jusqu'au moment où sa rivale, la Société Musicale Indépendante, fut fondée (1909-1910).
Jusqu'en 1909, la SN est la principale société parisienne à défendre la création musicale française. Les compositeurs indépendants, tels Ravel (membre de la SN depuis 1903), Koechlin ou Schmitt, supportent de plus en plus difficilement la «dictature» imposée par le nombre sans cesse croissant, au sein de la SN, de membres issus de la Schola. Après plusieurs manifestations d'hostilité envers les oeuvres de Ravel, et après une série de refus de programmer des oeuvres de Koechlin, Maurice Delage et Ralph Vaughan Williams, ces deux derniers élèves de Ravel, celui-ci quitte la SN et fonde une nouvelle société dite «indépendante», dont le principal objectif sera de promouvoir la musique contemporaine libérée de toute influence restrictive quant aux formes, genres et styles des oeuvres présentées. Malgré la concurrence de la SMI, la SN contribuera indéniablement à l'essor de la musique française jusqu'au début des années vingt. Par la suite, le manque d'argent et la diminution des membres adhérents, jumelés à la forte concurrence de la SMI, contraint la SN à ne plus programmer de concerts d'orchestre, et ses activités reflètent la grande difficulté de trouver de nouveaux manuscrits intéressants. Il faut attendre le milieu des années trente pour que la société retrouve un nouveau souffle. La présence de jeunes membres, tels Henri Martelli, Bozza, et Messiaen, permet à la SN de renouveler ses orientations (en élargissant son comité) et sa programmation par l'intermédiaire de concerts d'échange et l'introduction progressive de compositeurs étrangers qui n'avaient jamais été inscrits à ses programmes. Il apparaît clairement que la société cherche alors à rétablir sa position de plaque tournante de l'avant-garde dans le milieu musical parisien.