par Patrice SCIORTINO
La force des
créateurs ne serait-elle pas la faiblesse de leurs raisons
?
Ayant eu vent que mes écrits font d'aventure soulever quelques sourcils sceptiques, je vais aujourd'hui apporter moultes précisions à mon histoire tant celle-ci est étrange, méconnue, lointaine et transmise par le relai de quelques esprits curieux de l'anecdote autant que gourmands d'information.
L'invraisemblable est l'adjectif «costumier» de la réalité, aussi réclame-t-il la conviction du narrateur autant que l'impartialité du lecteur car bien avant que la vérité n'accepte de se déshabiller pour offrir sa nudité à la lumière, il est éthiquement nécessaire que toute intention immorale soit écartée de l'oeil de l'auditeur.
Le «cuisinier» est par essence une nature sensible aux odeurs des mets autant qu'aux mots de ses commensaux et celui dont il est question ne sachant pas si son indiscrétion vaudrait l'honneur du crédit, avait par prémonition pris note de ce que je livre à 1a vengeance des incrédules.
Au plat d'une plaine de Hongrie, là où le magyar pousse dru, Karospati n'est qu'un village mais son auberge est un palais. Un soir de 1893 trois personnages qui ne s'étaient jamais entrevus auparavant, avaient été conviés par le pasteur Viesten (il y a des protestants partout) pour contrôler la réfection des orgues du temple dont il avait la charge.
Un trio «hétérogène», BRUCKNER, PUCCINI et GLAZOUNOV, dégustait avec sérénité le goulache que le maître-queue leur avait concocté pour qu'ils puissent accorder leur tube digestif aussi harmonieusement que les tuyaux qui leur étaient confiés.
BRUCKNER - déjà vieux - était appelé en sa qualité d'organiste. GLAZOUNOV et PUCCINI, beaucoup plus jeunes, étaient invités, l'un comme témoin historique en regard des références reçues de sa famille longuement installée dans la vie musicale, et le second pour l'objectivité de son oreille libérée des tyrannies puristes qui traînent dans les couloirs de la cochlée savante. Le vin du Danube aidant et les écuelles se vidant ont fait résurger du silence des propos que le paprika piquait de sa pimenteuse couleur et ce qui aurait dû être de la nature des flûtes devint peu à peu hautbois, trompette et cymbales.
Je dois, à ce point du récit, réitérer devant Euterpe le serment d'authenticité, car l'inattendu des propos de chacun étonnera - tant ils défendent des positions qui semblent totalement contraires aux attributions que, par habitude culturelle, la notoriété ultérieure a prêté à ces grands ménestrels.
Le pittoresque de cette rencontre était fleuri par la difficulté d'assoner leur langue. Tout se passa autour de l'italien qui par bonheur était maternel pour le cuisinier.
Or, si PUCCINI avait l'avantage de l'expression, en revanche BRUCKNER, malgré ses efforts qui alourdissaient les toniques, faisait un usage immodéré des termes musicaux, se trouvait en infériorité ce qui le portait à des excès et à une vigueur de dynamique qui, croyait-il, allait au secours d'un vocabulaire fragile. Comme tous les slaves, en général doués pour le parlé chantant et soutenus par le fréquent séjour des «musicanti» dans leur pays, GLAZOUNOV jonglait et empruntait même un peu l'allemand que ses maîtres lui avaient sporadiquement insufflé.
Bref, l'accord était dissonant et on abandonna progressivement la géographie des orgues qui les avaient réunis pour engager une polémique triple et personnelle.
Les anches irrégulières, la présentation du prestant litigieuse, l'étendue du pédalier, et la transmission de la soufflerie furent oubliés. Ainsi les problèmes locaux et spécifiques du malheureux pasteur trop ambitieux dans la confiance et le choix de ses conseillers furent sans solutions.
Mais, grâce à Dieu, finalement "ubiquité" et donc aussi bien au temple que dans les bouches, d'autres niveaux d'exploration ont laissé une trace enrichissant par son écho les souterrains de l'histoire. Jugez-en !
BRUCKNER déja accusé de pesanteur et de naiveté revendiquait la présence permanente dans son oeuvre d'un lyrisme qui ne semblait évident que pour lui et, des larmes dans la voix, étalait son coeur sur la table, néanmoins honteux d'avoir à se justifier. Ses deux interlocuteurs surpris et contradicteurs au lieu de dénier ses affirmations se mirent, comme lui, à arracher le masque dont leur entourage les affublait. C'est ainsi que GLAZOUNOV prétendit être le successeur réel de l'âme russe et refusait ses influences occidentales en alléguant qu'un certain soin dans la formulation traditionnelle des idées cachait la présence populaire de son inspiration. Mais le plus paradoxal fut la plaidoirie de PUCCINI. Une mèche noire qui se mit à flotter sur son visage, fut le drapeau de son combat. Non, il n'était pas cette mandoline vibrante qui fait trembler le coeur et dramatise l'amour, mais sa musique était témoin de l'immanence du pouvoir mythologique et divin, toutefois atteint rarement, toujours recherché, et enfin affirmé par le choix du livret de LA T05CA où l'on déchire le rideau de la ruse pour prouver que le destin paye des actions humaines et des promesses frauduleuses. Une sorte de prolongation à Idoménée ou Siegfried conduite par qui avoue ses procédés mais refuse l'intrigante et prétentieuse polyphonie.
Les Romains étaient des juristes, disait PUCCINI l'héritier, la logique que sublimise la morale gagne sur le sentiment. BRUCKNER arguait que la légende trouve sa meilleure ambassade dans la simplicité de la cellule et l'ordinaire de la thématique, alors que le travail est proprement son romantisme et que la trajectoire du discours transporte la passion. Quant à GLAZOUNOV dont certains ancêtres étaient de sources diverses, il racontait qu'une sensuelle et pudique tristesse fiance le folklore à l'universel.
Propos qui devinrent fumeux à force de procédures mais ne sont pas dénués de vérité profonde susceptible de servir les exégètes.
Et j'en arrive à l'intérêt révélateur de cette histoire.
Faudrait-il se méfier des stigmates de la tradition et revoir l'analyse et l'interprétation des oeuvres passées ?
Pourquoi jouer BRAHMS avec un phrasé exagéré et une sauce sonore pâteuse au lieu de l'aérer et de le rendre transparent pour mieux laisser l'ivresse romantique peindre son tableau ?
Pourquoi réciter BACH avec rigueur alors que l'objectivité implicite du texte réclame une liberté originelle conforme à sa poétique ?
Pourquoi ne pas servir l'orchestre de SCHUMANN en distribuant mieux les différentes dynamiques simultanées même si elles ne sont pas strictement celles indiquées par l'auteur qui a tant souffert des injustes reproches adressés à ses timbres ?
Pourquoi ajouter du flou à DEBUSSY alors qu'il a déja assoupli le dessin et mélodisé les agrégations ?
Pourquoi pâlir ce que l'on a coutume d'appeler accompagnement alors que celui-ci importe souvent plus qu'un décor qui se voudrait secondaire, indispensable qu'il est à celui qu'il porte ?
Ainsi le «presqu'absurde» (précieuse étymologie qui flirte avec la surdité) de la querelle de nos trois dîneurs, quand bien même on ferait la part de la provocation et de la gastronomie, contient une vérité fondamentale enfouie sous plusieurs draperies.
- L'oeuvre n'est pas l'enfant d'un seul parent mais découvre une contradiction initiale qui est le sel de son mandat.
- La culture est dangereuse quand elle ne se réclame que de l'habitude.
- Les créateurs sont bien plus ce qu'ils se refusent à montrer que ce qu'on en voit.
- L'amour est plus explicite que le fanatisme.
- Enfin, les petits faits que l'histoire hésite à nous confier (par modestie?) sont des clés dont on met longtemps à trouver les serrures correspondantes.
Si vous ne me croyez pas, allez à Karospati, aspirez le goulache, inspirez 1e vin du Danube, et demandez au tavernier s'il a conservé le petit carnet rouge de son ancêtre.
Si, en tziganisant le ton, il vous demande de répéter votre prière sous prétexte de n'avoir pas entendu, insistez et commandez une liqueur de son cru.
"Bon appétit Messieurs"
Patrice Sciortino