par Bertrand DUBEDOUT
En dehors des publications spécialisées, et hormis les querelles entre trois éléphants, le commentaire sur les oeuvres musicales de notre temps devient chose rare. Peut-être justement parce que notre temps n'a rien à faire de ces oeuvres et que ce constat semble tremper d'un irrémédiable fatalisme - que d'aucuns nomment bon sens, pragmatisme ou courageuse lucidité les plus extraordinaires stratégies de fuite devant l'essentiel combat pour la création.
Ne doutons pas que notre époque, technologique, scientifique, rationnelle et raisonnante a su barder ce triple galop des oripeaux les plus affables, prophylactiques, administratifs, et dépêcher auprès de nos compositeurs une légion d'aide-soignants venus tâter le pouls d'un art détaillant par décret, définir à leur place les tenants et les aboutissants d'une pratique artistique, en quantifier les enjeux, en numéroter les indicateurs, et, pernicieusement il faut bien le dire, rédiger le constat des lamentables résultats obtenus en parts de marché. Il faut croire que l'impitoyable sentence des chiffres appelait un traitement approprié: isoler le malade et l'informer de tous les maux dont il doit indubitablement souffrir, non sans lui rappeler la commisération dont la société fait preuve à son égard, alors qu'elle pourrait parfaitement et très moralement le planter là et le laisser méditer sur la folie de ses entreprises.
A peine remis, moins de leurs hypothétiques pathologies que de l'état qu'on vient de leur en dresser, nos braves compositeurs sont alors sommés d'orienter leur démarche non pas en fonction d'une quelconque intention artistique, poétique, mais selon les orientations planifiées de l'institution, qui en tant que telle possède une vision globale et technique. La nécessité poétique doit plier devant la vérité sociologique, l'exégèse conditionne la genèse, l'étiquète. Signalons au passage le postulat sous-jacent qui dénie au poétique sa dimension humaine et donc... sociologique. Les compositeurs sont ainsi progressivement poussés sur un terrain technocratique qui n'est pas le leur, et où ils peuvent, tôt ou tard, être pris en défaut de compétence. C'est la forme inconsciente, mais très agissante, d'un contrôle de l'artistique par l'institution: une oeuvre, une création, c'est bien sûr intéressant, digne de sympathie sinon d'intérêt; mais un bon dossier, voilà du tangible et du sérieux ! On peut, contrairement à une oeuvre nouvelle, juger de sa qualité, vérifier sa conformité aux normes établies selon des critères rigoureux, au sommet de la pyramide, s'assurer de la validité du code-barre. L'institution en cause ici n'est pas le seul établissement étatique et ses clones issus des lois de décentralisation. C'est l'ensemble du circuit du financement et de la communication artistiques, devenu univers quasi-autonome, dont l'art seul justifie l'existence et dont l'art est, au bout du compte, le dernier des soucis.
Et nos fameux braves compositeurs, qui sont aussi bêtes et intelligents que, disons, vous et moi (ou le contraire, me direz-vous !), contribuent eux-mêmes à cet état de fait. Revenus bredouilles de la guerre des parts de marché, ils procèdent eux-mêmes à leur étiquetage en espérant trouver chaleur et réconfort, sinon auprès d'un public décidément bien ingrat qui boude leurs concerts, du moins auprès des sphères spécialisées chargées de leur enregistrement ès-qualité. Avoir son nom sur un dossier ou sur une plaquette, c'est toujours mieux que de ne l'avoir que sur sa carte d'assuré social. Si la nécessité de l'art nous apparaît aujourd'hui si ténue, ou entretenue par des artifices, c'est bien aussi parce que les artistes, ici les compositeurs, littéralement obsédés par la communication de leur image, et avouons-le, par leur trace dans l'histoire, négligent un travail de proximité, en destinant prioritairement leurs oeuvres non pas au groupe humain le plus immédiat au milieu duquel ils vivent, mais à des structures emblématiques qui valident leur statut de créateur. Et comme en ce bas monde, tout a un prix, il leur faut conséquemment présenter des critères de convergence, pour reprendre une expression très en vogue, avec le code-barre desdites structures. Je ne voudrais pas paraître sévère, mais je ne serais pas loin de mettre un certain pourcentage de la création musicale contemporaine dans ce sac-là.
Ainsi, à une époque où l'état et les collectivités investissent massivement dans la musique, si l'on en juge par les budgets culturels des communes où la musique prend souvent la première place, ou si l'on pense au Très Dispendieux Opéra Bastille (véritable «Titanic du Contre-Ut»), l'art musical - et l'on pourrait sûrement généraliser à tous les domaines artistiques - n'apparaït plus comme outil d'interrogation du politique, c'est-à-dire de la cité, comme porteur dans son essence même de projet humain, culturel, social, mais plutôt comme un produit de luxe, une marotte de rentiers, au mieux une curiosité dans le stock culturel. Le langage artistique, l'expression humaine, leur partage, doivent céder la place à l'événement qui paradoxalement les désanctuarise, ravale au rang d'objets de zapping, interchangeables, tandis qu'il affiche la marque de son institution génitrice. Il est là pour ça. Pour montrer qui décide (ou qui sponsorise ... ). Il offre l'avantage d'être immédiatement visible, immédiatement lisible. Sans perte de temps.
Et ce n'est vraiment, mais vraiment pas de chance parce que l'art, c'est précisément du temps. Beaucoup de temps. Enormément. Celui qu'il faut pour arracher au monde les quelques signes qui nous situent en dehors de l'inéluctable (Malraux n'a-t-il pas dit que l'art est un antidestin ?), de l'enchaînement des causes et des effets, qui nous permettent de transcender nos frousses et nos pulsions. C'est dire si la fonction de l'art, qui est de mettre au milieu de nous ce temps, de la lenteur, de l'inconnu, de l'invérifié, entre en contradiction avec le surmenage forcené de l'action culturelle et ses enjeux stratégiques. Amis artistes, compositeurs, il nous faut d'urgence nous réapproprier cette fonction, la faire ressurgir des structures qui au prétexte de l'organiser, la diluent sous nos yeux, faute de quoi il ne nous restera plus qu'à choisir entre deux termes d'une terrifiante alternative: nous code-barrer, ou nous barrer.
Au-delà de la bonne formule, je vois pour chacun d'entre nous la nécessité de l'exercice d'une réelle responsabilité, que me confirme jour après jour l'actualité des pulsions déchaînées, du sacrifice de tout ce qui donne, selon les mots de Jean-Luc Nancy, «une forme à notre vie».
Bertrand Dubedout