R E F L E T SŠ

P A M P H L E TŠ

 

par Patrice SCIORTINO

 


Depuis que j'ai eu l'impertinence de discourir dans une revue musicale spécialisée sur des sujets quelquefois marginaux pour le lecteur mais qui me semblaient fondamentaux pour le créateur je me suis vu cible par quelques courriers venus d'ailleurs et que ma conscience m'interdirait d'occulter d'un geste de négligence hypocrite et prudente.

Le dernier de ces écrits, d'une aquarelle délicate mais d'un contour de graveur, affecte une ambiguïté qui met à l'abri son auteur en même temps qu'elle pourrait compromettre son diffuseur.

Il est signé Pierre de L'Arbre, ce qui est d'emblée un assemblage paradoxal en même temps que l'aveu d'une cuistrerie. Le minéral accouplé au végétaL annonce biologiquement une paternité réciproque et donne au dialogue un éclairage "Rembrandtesque" difficile à profiler, qui s'identifie d'une manière félonne à une réalité n'excluant pas l'existence d'une palpable identité.

Alors Pierre de L'Arbre prétend avoir vécu une rencontre avec un certain Monsieur Grippe De La Soulte prétendument chargé de fiction (sic) au finistère (sic) des "étranges affaires culturelles" (sic)

Voici son rapport:

«P.D.L.A. auteur d'une courte symphonie ( mais , dit-il d'une explosive puissance) refuse, plutôt que néglige, de prolonger son geste créateur et préfère se consacrer à faire connaître cette première oeuvre avant de poursuivre sa vocation. L'oeil rond des naïfs cependant plissé aux commissures comme le sont ceux des renards, il force la porte de G.D.L.S. et lui chante tant bien que mal sa page audacieuse ( car G.D.L.S. ne lit pas la clé d'ut ) et fait résonner le couloir de sa voix fausse et tonitruante.

Et là , commence l'épopée!

Je dois dire pour la pure information (l'est-elle jamais) que le papier jauni et fragile à l'extrême qui remonterait peut-être aux incunables xylographiques ou même aux palimpsestes (ceci ouvrirait un procès de restitution) fixe la datation à une ère imprécise, quoique le style moderne confirme l'impossible.

G.D.L.S. fidèle aux institutions, aussi implacable sous les empires que sous les républiques, lui aurait tendu d'une main élégante et d'un élan dont l'onctuosité cache l'incontournable, un formulaire en quarante pages beaucoup plus complexe mais sans doute moins original que la partition qui vaut à l'auteur l'entreprise de la démarche.

P.D.L.A., bien loin de s'en offusquer, à la fois heureux d'être sollicité à l'écriture, fusse administrativement, et chagrin d'être confronté à la vulgaire quotidienneté, prend le papier pour un compliment plus qu'un complément et regagne sa mansarde (d'ailleurs jamais gagnéeune première fois).

Plusieurs mois sont alors occupés à remplir son devoir, qu'il croyait déjà comblé, de citoyen imaginatif et, au printemps suivant, force à nouveau la porte de G.D.L.S. qui (fait remarquer P.D.L.A.) n'est plus au rez-de-chaussée mais au premier étage.

Cependant P.D.L.A., tout attentif à bien scripturer son grimoire, se voit objecter que , sa signature manquant, il ne peut ni ne doit déposer l'objet . N 'en ayant aucun usage, G.D.L.S. ne possède pas de plume dans son somptueux cénacle. Il contraint donc P.D.L.A. à réintégrer son perchoir. Celui-ci avoue d'ailleurs qu'un bienfaiteur très civil lui cède un appartement à l'étage inférieur pour améliorer son extérieur avant l'enrichissement de son intérieur.

Enfin un grandiose paraphe zèbre le bas de la page incomplète et confère au dossier un visage universel qui dynamise P.D.L.A. et le propulse une fois encore au bureau magique des carrières. (remarquez l'étymologie minéralisée du substantif).

G.D.L.S. a maintenant vue sur les jardins et s'illumine d'une clarté joviale (de Jupiter) qui décuple l'espoir et magnétise le "cogito". Protégé par quelques armoires ( Louis XV authentiques en contradictions mensongères avec l'âge du récit ), il ne se dérange pas mais accepte la signature ouvrée avec art et sourit à P.D.L.A. qui prend sa grimace pour un encouragement.

De retour à ses pénates (sans ancêtres) et après avoir constaté que la symphonie est toujours au chaud dans le buffet de la cuisine (chaleur de la nourriture), il est surpris de trouver un message le priant de joindre le manuscrit à la requête.

Nouvel enthousiasme de notre auteur qui se voit au sommet ( quoiqu'encore une fois descendu à l'appartement inférieur qui est plus spacieux et le contraint à une moindre ascension de l'interminable escalier).

La symphonie entreprend, sous son bras protecteur et alerte, le voyage officiel.

G.D.L.S. occupe maintenant tout l'étage supérieur et c'est une vraie joie pour P.D.L.A. de déposer avec amour les feuilles chantantes de son travail avec la foi que nourrit en lui un geste bienfaisant et lointain dispensé par G.D.L.S. depuis l'embrasure de brocard de la grande baie vitrée du bureau de marquetterie italienne ( ce sont les meilleures).

Gonflé d'une universelle et historique générosité envers le destin, l'écriveur retourne chez lui par un chemin longuement détourné pour goûter suavement ce sentiment musclé et porteur d'un avenir "bleu-rose".

Il réclame maintenant d'être hébergé à l'entresol en compagnie étroite du maître de maison car ses jambes moins alertes et sa tête plus pesante lui autorisent cette exigence.

L'absence obligée du manuscrit ne lui permettant pas l'évolution de son éventuel accomplissement, il rêve le temps qui passe d'un regard qui ne dépasse plus les toits comme autrefois dans son grenier mais, en revanche caresse d'ambition le balcon de ferronnerie ouvragée de l'hôtel princier que les dix mètres de la rue offre à son mirage.

Sans nouvelles de son hymne, il s'enhardit à réitérer sa visite à G.D.L.S. dont le dernier sourire affable confirme qu'on le recevra avec aménité.

Le bureau est maintenant assorti d'une terrasse au dernier étage, encorbeillée d'arbres japonais ( ce sont les meilleurs) et le ciel, pommelé de mauve au ponant ( et non pas arrosé de pommes au levant comme en Normandie) ainsi que le sont ceux d'Ile de France, nimbe les lieux d'un bonheur tranquille et éternel à peine ombre par les piles de feuillets ( les feuilles proprement dites restant aux arbres) qui strillent les parois d'une élégante stratification dont j'augure qu'elle deviendra volcanique.

Monsieur Grippe de La Soulte n'est pas là car sans doute il est las. La semaine de travail qui s'écourte progressivement avec l'âge l'emmène loin du lustre artificiel pour- le gratifier d'un luxe naturel dans une province hebdomadaire.

Pierre de L'Arbre nullement démonté (quoique limé par une sournoise décadence) sent pourtant pousser en lui une tristesse légèrement salée et se demande si le temps de produire ne s'édulcore pas depuis qu'il n'a pratiquement plus d'étages à monter.

Son hôte lui a proposé une pièce de plein pied sur la rue. Le passage infatigable des citadins avec le conflit des richesses et des misères est si réconfortant que l'esprit est pleinement occupé par les réflexions sur le destin des autres qui font oublier l'arrachement littéralement obstétrical de la musique extraite du monde.

Ah ! quel délire cardiaque le jour où un carré de papier à l'en-tête du "finistère" est glissé sous sa porte. Malheureusement la déception chasse l'euphorie avec la vivacité d'une jeune rédemption.

G.D.L.S. est mort tranquillement dans le trajet qui sépare la celeste terrasse supérieure et fleurie du terrain herbeux de ses dimanches silencieux.

Quelques larmes sur lui et l'autre concluent cet épisode comme une vêpre absolvante.

Persuadé qu'il y sera au calme propice à l'écriture et ficelé par l'aphasie sépulcrale génératrice de sons infernaux, P.D.L.A. occupe maintenant un espace au sous-sol qui n'est pas vraiment une cave mais simplement un réduit hypogée avec un soupirail( indispensable à l'envol des soupirs musicaux ou pneumoniques) d'où sortiront bientôt les pages tant retardées de la symphonie oubliée.»

Mais au lieu de cela P.D.L.A. a cru indispensable de ne pas disparaitre avant de me conter ce que je croirais être une fable si je ne venais de voir au Festival de Cannes (à vérifier par les incrédules) le récit en images superbes de ce conte sordide dont la poignante réalité atteste de la véracité de cette double existence hélas probablement terminée à l'heure présente.

J'ai cependant gardé une copie de la partition (nul doute que je serai assailli de prochains courriers pour vérification).L'écriture en est bouleversante d'audace autant que de lyrisme et inqualifiable par la chronologie.

Ainsi , alors que je m'apprétais à traiter mon correspondant d'imposteur et son administrant d'assassin, je me vois contraint de reconnaître qu'il aurait été parfaitement superflu d'ajouter une note à ce fruit incomparable de l'oreille humaine et que, d'autre part, l'inertie de Monsieur Grippe De La Soulte, certainement dictée par une ignorance doublée de paresse, était miraculeusement inspirée et prophétique.

Je sais que je laisserai le lecteur interrogatif et soupçonneux.

Je lui demande "grâce et merci"Š

ŠetŠ

"prions Dieu que tous nous veuille absoudre" !!!

Patrice Sciortino

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