ENTRETIEN AVEC IVO MALEC

 

par Bruno GINER

 


 

Né à Zagreb en 1925, Ivo MALEC est l'un des compositeurs les plus marquant de sa génération. Après des études musicales et universitaires dans sa ville natale, il s'installe définitivement à Paris en 1959. Après sa rencontre avec Pierre Schaeffer, il entre au Groupe de Recherches Musicales dès 1960.

Cinq fois grand prix du disque, grand prix de la Sacem et grand prix national de la musique, Ivo Malec a été professeur de composition au CNSM de Paris de 1972 à 1990. Son opus se compose d'une cinquantaine de titres et alterne principalement des oeuvres pour grand orchestre (Signa, Oral, Gem(m)es, Tehrana, Ottava Bassa, Exempla, Ottava Alta), des oeuvres pour ensemble instrumental et/ou vocal (Miniatures pour Lewis Carroll, Lied, Dodecameron, Actuor, Arco-11, Arco-22, Vox, Vocis, f.), des oeuvres pour instrument seul (Arco 1, Doppio Coro), des oeuvres pour bande magnétique (Dahovi 1 et 2, Luminétudes, Triola, Recitativo, Carillon Choral, Week-End, Artémisia) ainsi que des oeuvres mixtes (Cantate pour elle, Lumina, Victor Hugo - Un contre tous, Week-End et Attacca).

L'entretien qui suit traite plus particulièrement des dernières oeuvres d'Ivo Malec : Attacca pour percussion et bande magnétique, Artemisia pour bande magnétique, Exempla pour grand orchestre et Doppio Coro pour orgue.

A l'occasion du dixième anniversaire d'Ivo Malec, retenons d'ores et déjà quelques événements :

Janvier 1995 : concert portrait d'Ivo Malec INA-GRM, Radio-France.

Avril-Mai 1995 : préparation d'un double CD du GRM consacré aux oeuvres électroacoustiques et mixtes.

Mai 1995 : Création mondiale d'Exempla à Genève par l'orchestre de la Suisse Romande dirigé par Armin Jordan.

Décembre 1995 : Création mondiale de Ottava alta (pour violon et orchestre au Luxembourg par l'orchestre de la RTL dirigé par Ivo Malec.


Bruno Giner : Lors de votre arrivée en France, issu d'une formation classique, vous avez découvert la musique électroacoustique - ou plus exactement la musique concrète -, découverte déterminante puisqu'elle a nourri toute votre pensée musicale à venir.

Ivo Malec : En 1955, la première année ou j'étais à Paris, je voulais tout entendre, tout voir. J'avais une très bonne culture classique mais qui en l'occurrence ne me servait à rien; je n'avais en fait que des problèmes.

En visite au club d'essai de la Radio Télévision Française, rue de l'Université, je discutais avec quelqu'un et tout d'un coup j'ai entendu un son qui provenait de l'étage du dessus.

Ce son, ni instrumental ni vocal, ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. Dans ma quête des choses à entendre, je suis tombé ainsi sur la musique concrète et cela a conditionné toute ma musique future.

Bruno Giner : Les principales caractéristiques de votre parcours sont d'une part, le passage permanent de l'écriture instrumentale et/ou vocale à un travail en studio tourné vers la production d'oeuvres sur bande magnétique, et, d'autre part, au carrefour de ces deux techniques, la musique mixte.

Ivo Malec : Oui, j'ai toujours eu dans ma vie des périodes qui étaient purement instrumentales ou vocales et des périodes purement électroacoustiques,

Cela pour des raisons d'impossibilité momentanée à poursuivre dans un genre ou dans l'autre parce que les tensions et les problèmes qui en résultaient devenaient de plus en plus difficiles.

Se déplacer, aller ailleurs, ce n'était pas plus facile mais cela repr, ésentait un autre type de résistance, cela m'obligeait à une pensée et à une écoute différentes. J'ai toujours puisé dans les techniques électroacoustiques des éléments que j'ai pu transférer utilement dans l'écriture instrumentale, et vice-versa d'ailleurs.

Naturellement, un autre type de désir allait vers le mariage de la bande et des instruments.

Bruno Giner : A propos de mariage, quel type de rapports instaurez-vous entre la bande et les sources instrumentales ?

Ivo Malec : Comme je l'ai dit quelque part, je me suis toujours efforcé d'éviter le parallélisme "mou" des deux sources sonores, à savoir les instruments et la bande. Je ne recherche pas pour autant un "dialogue" mais plutôt une interdépendance, un mélange organique qui doivent servir un discours musical unique.

Bruno Giner : De façon plus générale, comment abordez-vous une nouvelle oeuvre, qu'elle soit instrumentale, mixte ou acousmatique ?

Ivo Malec : Quand je m'engage dans une nouvelle oeuvre, j'essaye peu à peu de l'entendre globalement, sans savoir exactement ce que ça sera, d'en faire une écoute révélatrice de sorte qu'à un moment donné cette oeuvre se présente comme une chose virtuelle, une possibilité dont j'entends exactement les limites. Je ne sais pas encore ce qu'il faut faire mais je sais exactement ce qu'il ne faut pas faire.

Bruno Giner : Vous procédez donc par élimination.

Ivo Malec : En quelque sorte : je suis quelqu'un qui se donne toujours une quantité énorme de matériel au départ, tout simplement parce que je fuis le moment où il faut décider (je mets donc un certain temps à éliminer ce qui ne servira pas). D'autre part, sur le plan méthodologique, cette attitude me donne le temps de mieux réfléchir à un trajet, de l'installer peu à peu dans mon esprit comme un être vivant que j'essaie d'apprivoiser, un être que je ne connais pas encore et au travers duquel j'essaie de me frayer un chemin.

Bruno Giner : En 1985, suite à une commande d'Etat pour les Rencontres Internationales de Metz, vous composez Attacca pour percussions et bande magnétique. Vous n'aviez pas écrit d'oeuvre mixte depuis ?

Ivo Malec : Attacca était une oeuvre où il me fallait qu'il y ait une bande magnétique. En même temps, cela tombait bien, sur le plan de mon rapport au "développement des machines". Sans qu'on y pense, les nouvelles technologies entrent peu à peu dans notre esprit et se transforment en désir. C'était mon premier pas vers l'ordinateur, chose à côté de laquelle je ne voulais pas passer puisqu'elle était là.

J'avais donc réuni pour la bande d'Attacca beaucoup de matériel dans mes cartons et en fabriquais d'autre en fonction de l'oeuvre à réaliser.

Bruno Giner : Vous commencez donc par définir le contenu de la bande magnétique.

Ivo Malec : Dans le cas d'une oeuvre mixte, on est bien obligé de commencer par la bande (ne serait-ce que partiellement) parce que, une fois que vous avez choisi votre son, il reste comme il est ; vous ne pouvez plus d'un trait de plume changer sa nature. C'est quelque chose de très exclusif, à la fois sur le plan temporel et sur le plan de l'existence propre.

C'est donc la bande qui devait me donner les prémices de réflexion.

Bruno Giner : Ce début d'Attacca caractérise bien votre manière d'entrer dans une oeuvre. Les premiers sons, tant électroacoustiques qu'instrumentaux, mais aussi le type de rapport qu'ils exercent entre eux sont presque une signature.

Ivo Malec : J'aime bien commencer par exposer une sorte de naissance du son, ne pas le donner aussitôt dans son aboutissement ; progressivement le son prend sa place. Il n'est pas déjà là, il se donne par bribes, il s'annonce, il élargit peu à peu son territoire. En l'occurrence, pour ce qui est de la percussion, elle expose ses techniques pour toute la pièce mais en petits fragments, non lisibles comme tels. C'est une espèce de préparation du terrain, une définition des limites et une définition stylistique.

Je crois qu'en toute oeuvre, en particulier dans la tradition occidentale, on a dès la première minute la totalité de l'oeuvre.

On n'en est pas forcément conscient au départ, mais après analyse on constate que tout était déjà présent. Un début doit être quelque chose d'extrêmement prégnant, quelque chose qui dés le départ coupe le contact avec ce qu'on pourrait appeler la vie "d'avant". Dans un concert, le public murmure, il y a ce bruit de fond permanent et puis, avant que l'oeuvre ne commence, un silence ; ensuite seulement la musique prend sa place. Ce silence entre les deux est quelque chose de très ambigu qui va devenir par sa qualité quelque chose de tout à fait autre, magnifique, si les premiers sons invitent ce silence convenu à devenir une valeur. Dans le cas contraire, ce silence ne sera rien d'autre qu'une politesse.

Bruno Giner : Une fois le projet défini, les limites établies et le matériau choisi, quelle est votre attitude quant au déroulement de la forme. S'agit-il pour vous de suivre un plan préétabli ou plutôt de chercher les liens organiques entre chaque élément ?

Ivo Malec : Je vais donner un exemple ; pour Attaca j'avais composé une douzaine de minutes de bande, séquence par laquelle devait débuter la pièce.

Pourtant quelque chose me gênait, cette séquence est devenue énorme, je ne pouvais ni la couper ni changer quoi que ce soit à l'intérieur. Pour tout dire, je l'ai écoutée, réécoutée, j'ai passé des journées entières avec elle ; j'ai essayé aussi de m'en approcher par l'écriture de la percussion pour finalement en conclure que ce ne devait pas être le début mais la fin de l'oeuvre !

Je sais aujourd'hui qu'il n'était pas possible d'arriver à cette conclusion sans avoir cette espèce d'approche d'interrogation qui fait que tout d'un coup l'évidence surgit et l'ordre des choses se met en place.

Bruno Giner : Finalement c'est une attitude assez concrète - au sens Schaefférien du terme &emdash; c'est à dire un va-et-vient constant entre une écoute directe et un résultat qui se construit au fur et à mesure de cette écoute sans référence à un plan scrupuleusement établi qu'il n'y aurait qu'à respecter.

Ivo Malec : J'évoquerai une phrase de Heidegger qui s'élevait contre la "pensée calculante" en face de laquelle il y a ce que l'on pourrait appeler "l'irréductible". Tout ne peut pas être résolu par une pensée calculante qui est pourtant celle qui domine aujourd'hui.

Une oeuvre est un processus vivant, ce qui implique qu'à un moment donné il faut dévier car il y a des rencontres que l'on ne peut pas prévoir. Il faut être un personnage avec les oreilles et l'esprit ouverts, guetter le moment où l'irréductible surgit et savoir reconnaître que c'est là et pas ailleurs.

Bruno Giner : Depuis Attacca et plus particulièrement dans vos oeuvres suivantes (Artemisia pour bande magnétique, Doppio Coro pour orgue et Exempla pour grand orchestre), sans rien enlever de ce qui fait l'essence de votre musique &emdash; c'est à dire un travail sur le son et sa matière &emdash;, vous avez considérablement élargi le champ de vos préoccupations, notamment en ce qui concerne le traitement de la hauteur et de la forme.

Ivo Malec : Toute ma vie, j'ai soigneusement évité le problème de la hauteur participant à la fonctionnalité harmonique repérable, ne voulant pas admettre que cette fonctionnalité joue son rôle primordial ; j'ai toujours mis d'autres choses &emdash; aussi fortes &emdash; à la place. Néanmoins, je n'ai jamais oublié que la hauteur en tant que telle, et toutes musiques confondues &emdash; acoustiques ou acousmatiques &emdash;, était une valeur incontournable.

Dans Artemisia, il y a effectivement des petites cellules harmoniquement lisibles qui apparaissent très brièvement et cette idée m'a semblé exploitable. Lorsqu'on joue avec l'harmonie, le problème est de savoir la manipuler pour qu'elle ne se présente pas comme un simple exercice d'écriture mais plutôt comme une exposition de matières différentes. Dans Doppio Coro, ne pouvant faire avec un orgue des harmonies aussi complexes que sur bande, j'en ai choisi une d'une certaine complexité et j'en ai changé la couleur, l'éclairage, le plan et la place dans le spectre de l'orgue.

Il y a donc tout un travail sur les hauteurs, sur des agglomérats harmoniques associés &emdash; entre autre choses &emdash; à des procédés de "filtrage", à des registrations différentes effectuées à l'intérieur même du son.

Bruno Giner : A l'écoute de cette oeuvre, au-delà de vos procédés compositionnels, il m'a semblé entendre par endroits quelque chose de beethovenien.

Ivo Malec : Oui, absolument ! J'ai repris un procédé cher à Beethoven (que l'on trouve notamment dans la neuvième symphonie), un procédé abstrait, un geste de chercheur.

Il s'agit de la tierce majeure descendante qui, par son intervention inattendue, vous change l'horizon et vous retourne le monde. Beethoven fait là quelque chose de contre nature dans le contexte de la logique tonale.

Pour moi il ne s'agissait pas d'un hommage ou quoique ce soit de cet ordre là, j'ai juste repris par-delà 150 ans, l'efficacité du procédé.

Bruno Giner : Cela rejoint votre goût de la perturbation.

Ivo Malec : Tout à fait car Beethoven était un grand perturbateur.

Bruno Giner : Cet élément perturbateur, qui n'est pas sans rappeler l'irréductible dont vous parliez tout à l'heure, on le trouve également dans votre façon de traiter certains éléments rythmiques, en particulier la répétition et le décalage métrique d'événements pulsationnels différents.

Ivo Malec : La pulsation est quelque chose qui diffuse une énergie considérable et qui, grâce à cette énergie, peut durer un certain temps sans changements.

Elle se prête ainsi, et d'une façon admirable à la notion de perturbation dans le sens où le moindre grain de sable peut enrayer toute la machine.

En réalité, mon goût de la pulsation est le goût d'un regard sur un phénomène capable d'ouvrir, d'un seul coup perturbateur, des chemins inattendus.

Bruno Giner : Proche dans une certaine mesure d'Artemisia, vous venez de terminer Exempla pour grand orchestre qui expérimente un procédé formel tout à fait nouveau dam votre production.

Ivo Malec : Je fais souvent les pièces par paire, l'une aborde une problématique et l'autre la développe.

Dans Exempla, il y a une forme globale ou l'on entend des éléments de musique comme si l'on prenait une oeuvre déjà existante que l'on coupe à un endroit et dont on reprend le fil quelques minutes plus tard. Ce sont treize séquences musicales (entre 40 secondes et 2 ou 3 minutes) reliées entre elles par des transitions de moindre importance. Evidemment tout doit avoir un rapport : la cinquième avec la neuvième, la quatrième avec la première etc.

Aucun de ces extraits n'est développé ; il fournit la matière musicale et, au moment où cela pourrait aller plus loin, il s'interrompt et on passe à autre chose.

Dans Artemisia, il y a également plusieurs parties dont le rapport se crée par des transitions, des liaisons qui essayent de bien fonctionner avec ce qui précède et ce qui suit, c'est à dire de donner une logique à tout l'ensemble.

C'est un travail formel difficile mais passionnant car c'est très restrictif et en même temps très risqué.

Bruno Giner : Cet entretien touche à sa fin, et j'aimerais confier l'impression que vos dernières oeuvres, comparées à d'autres plus anciennes, semblent augurer une période créatrice plus sereine, plus contemplative, moins déclarative où vous laissez votre musique s'exprimer pleinement et, peut-être, plus librement.

Ivo Malec : J'ai appartenu à une époque très passionnante, très ingrate aussi, où il y avait beaucoup d'agitation et beaucoup de destruction. Bien évidemment les oeuvres reflétaient cette image et ma musique était plus violente, plus dense et plus tendue que maintenant.

Je savais avoir d'autres choses en moi mais je me les interdisais. Aujourd'hui, je les prends en considération, je les accepte et mon horizon s'en est peut-être élargi.

Je me sens plus dans la situation d'un observateur que d'un acteur j'aime à faire passer les objets devant moi. L'affirmation volontaire s'est progressivement transformée en une acceptation plus sereine, plus contemplative en effet. Mais n'y cherchez pas de la nostalgie &emdash; celle-ci n'est pas une catégorie compositionnelleŠ

Entretien recueilli et réalisé par Bruno Giner

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