UN AMI DE TOUJOURS

 

par Patrice SCIORTINO

 


Faut-il croire à l'indicible ?Š Parfois la vérité se déguise pour ne pas être agresséeŠ

Expliquez-moi ! Le parc des poupées américaines fait faillite pendant que les dinosaures jouissent d'une célébrité qu'ils ne doivent d'ailleurs en rien à leurs qualités propres. Dans le même temps, la plus grande entreprise d'informatique destinée à mettre l'avenir en équation dépose son bilan, les larmes aux yeux, alors que le plus petit éditeur de contes de fées, qui ne font peur ou plaisir qu'aux enfant, triple son chiffre d'années en années.

La logique est ivre de l'alcool des banques, mais dans cette tempête Monsieur SCHLAGERGOLD est indestructible.

CLAVIO, c'est son prénom, est un homme bariolé autant par l'inacceptable mobilité de son aspect extérieur que par les secousses presque telluriques du terrain de son éthique.

Persuadé que la fragilité de son état est subordonnée à son portrait, il sort un jour avec une houppelande rouge taureau et le lendemain il s'enveloppe dans un survêtement de plastique horizon.

Cette fois, il a rasé puis nourri une moustache hésitante qui dessine alternativement, quand elle est visible, le profil d'un gentilhomme écossais ou d'un fumeur mexicain. Tantôt sa chevelure croule en boucle d'ébène indigo et tantôt se plaque, dorée et métallique, sur ses tempes.

Il se surprend lui-même en longeant une vitrine à ne plus se reconnaître et rire méprisamment de son image qui lui fait associer dans un éclair le masculin de mépris et le féminin de méprise.

Il court après son âme car il est certain d'en avoir une et pour celà il préfère l'indifférence hostile de sa boulangère qui l'ignore (oui, un sentiment même négatif affirme l'existence de celui auquel il s'adresse) à la politesse aveugle de son voisin qui lui confirme la banalité de sa situation sociale, lui qui, pourtant, avait reçu les hommages déférents d'auditeurs cultivés à l'issue de l'exécution de sa quarante quatrième symphonie.

Comment être inondé d'admiration par une cellule sélectionnée d'esthètes cravatés, et, dans le même siècle, à peine salué par une foule sans pedigree que la clarté diurne oblige à décliner les trottoirs à l'impératif signal industriel des projecteurs systématiques.

Serait-ce que l'art surnage sur l'humanité au hasard de la gravitation mentale, comme la graisse à la surface du bouillon de boeuf, ou que la grâce janséniste pique de son aiguillon quelques masques barbares que seuls regarderont les ivrognes de l'esprit.

Non ! une justice supérieure réglemente sûrement l'ordonnance des valeurs dans un grand livre ésotérique écrit en sanscrit récurrent afin de n'être déchiffré que par les fils de Dieu. Mais comment supporter les fourmis quand la vanité vous tire si haut le col que les effluves de la gloire sont encore au dessous de la ligne de flottaison.

Clavio oscille, imprudemment mais désespérément, entre le rictus inhumain de l'altitude et le sourire tremblant de l'amour enfantin. Quand il tend la main, on la lui mord et, quand on l'appelle, il croit toujours que c'est à un autre que l'on s'adresse. Il n'a pas compris que la paume vers le ciel est supplication alors que vers la terre elle impose la soumission, comme le pouce vertical des romains entraînait le pardon ou la mort selon sa projection dans l'espace. Clavio voit les atomes à l'oeil nu, entend les vibrations les plus infimes, peut compter les pulsations de la sève des résurgences printanières mais il ne rencontre pas les hommes. Il passe à côté ou au travers mais jamais ne se trouve en face.

Cependant, qui ose juger ainsi Monsieur SCHLAGERGOLD sans savoir que durant le précédent automne il a passé des nuits à chercher les correspondances entre les sons infra-tempérés pour reconstituer une échelle qui commensure le sifflement des astéroïdes de Saturne à l'intérieur du vide magnétique et les paramètres algébriques des mouvements Browniens, en associant à ce travail un collège de disciples passionnés par l'inconnu.

Aucun parfum de notoriété n'a polarisé cette démarche, mais quand il en est sorti, autant stupéfait de son inutilité qu'étourdi par la lumière de l'insaisissable, il a violemment frappé un représentant de la loi qui l'accusait d'infraction au processus de solidarité.

Enfin, diable ! (oui, on ne peut pas invoquer Dieu pour une cause congestive de purulence maléfique) où sont, dans le regard historique que les chroniqueurs jettent sur le lointain passé, les qualités si riches d'espoir des protozoaires originels et des sauriens oubliés, qui ont probablement produit les mammifères d'où nous surgeons et qui ont permis au souffle théogonique de nous squatter pour y loger une particule d'esprit ?

Où se tourner pour construire une prière ?

Les cathédrales sont fermées au public pour que celui-ci ne les ampute pas de leur trésor matériel (d'ailleurs incompatible avec l'univers mystique dont elle se prétendent les nonces).

Les jardins sont interdits sous la lune à l'heure où le coeur serait prêt à s'agenouiller vers les étoiles, sous prétexte de se protéger des impudeurs érotiques.

Les ministères, propriété du peuple depuis les cris de la république sont si bien gardés par des marionnettes populaires en épaulettes que leur accès en est inconvoitable.

Les habitations sont pourtant construites par les mêmes individus que ceux qui postulent pour y entrer et ne le peuvent qu'en échange d'une dîme qui est de plus en plus difficile à gagner. Le monde refoule la foule et l'interdit est si grand que la liberté est rejetée à la mer, qui, elle-même, finit toujours par restituer les cadavres sur les grèves.

Une frange infime entre la forteresse des constructeurs légiféreurs et la sauvagerie des enfers liquides est susceptible d'accueillir mort ou vif l'artisan même de cette ségrégation.

Bientôt le vivant, à la fois geôlier et détenu, simultanément juge et accusé, citoyen et tyran, n'osant plus penser sous peine d'infraction, ne pouvant plus prier faute de lieu, incapable de spéculer par défaut de thème, entouré d'édifices et sans toit pour dormir, regardant partir ses Stradivarius hypothéqués par les créanciers qu'il a lui-même nourris, n'ayant plus de musique que celle qu'il emprisonne en secret dans son coeur, hurlant pour ne pas chanter de crainte de sentir sa mélodie jugée avant d'être achevée, se noie dans le choeur pour ne plus entendre sa propre voix.

Perdu dans ce brouillard de piaillements hétéroclites, SCHLAGERGOLD n'étonne, et pourtant ses métamorphoses sont si décevantes que c'est à peine si on le félicite du mal qu'il se donne à se barbouiller pour surprendre. Certaines imaginations se tordent le cou pour être regardées à l'envers et ne réussissent qu'à vous tourner le dos. C'est ainsi qu'un jour il s'était passé la barbe dans un nuage de farine pour s'emparer d'une ancestralité qui suscite le respect sans prendre garde que c'était Noël et qu'il devenait banalement inaperçu.

Un autre jour il se prit à verser des larmes qui auraient attendri une colonie de mammouths s'il ne s'était trouvé à l'entrée d'un cimetière.

Toutes ses explosions se produisent soit dans un champ de tir, soit le soir des feux d'artifices de sorte que nul ne l'entend et quand il hurle, c'est dans les coulisses de l'opéra qui résonne déjà d'organes cosmopolites.

Ce curieux personnage d'une vigueur sanguine, d'une ténacité de fourmi et d'une audace absurde traverse des crises de mysticisme à désespérer le sacerdoce mais d'une sincérité apostolique.

Il a pourtant fréquenté Platon de visu et, quand il cite Pic de la Mirandole, c'est bien qu'il lui a parlé.

Il a tant d'âge qu'il n'en a plus et d'aventure il est aussi habile à déjouer les ruses des "game-boys" qu'à franchir les dix-sept pieds à la perche quand en peu de temps les siens passent des sept à trente trois centimètres.

Si vous lui mettez dans les mains un roseau, il y souffle et dans la foulée écrit une "Pollakiphonie" pour deux cents musiciens.

Les machines qu'il invente s'en vont toutes seules vers l'avenir, elles lui glissent des doigts avec une autonomie qui le désarme mais il ne sait déjà plus pourquoi il les fabrique.

CLAVIO SCHLAGERGOLD est sans doute un clown et pourtant on peut et on doit lui reconnaître des actions qui embrasent l'admiration.

Ses travaux sur la rémanence des neumes rythmiques dans les agrégations artificielles sont la preuve d'une profonde clairvoyance de la psychologie de l'oreille.

Son oratorio De natura rerum, construit sur le rapport des timbres et de leur évocation de la nature, témoigne d'une réalité ésotérique qui touche à l'universelle divination.

Son opéra Le colloque des silences est un ouvrage bouleversant, quant à ses engagements dans les turbulences sociales, dont il a réuni les thèmes dans son mémoire La politique de l'âme, on pourrait en faire une bible laïque pour les classes de philosophie.

Mais, hélas ! tout cela ne l'empêche pas de se rendre ridicule quand il sort en charentaises aux premières chutes de neige ou de se montrer carrément cruel quand il dépouille un mendiant sous prétexte de lui enseigner la dignité.

CLAVIO SCHLAGERGOLD traverse les épidémies avec la même inconscience qui lui fait contourner la mode en restant invulnérablement le plus célèbre des anonymes. S'il était un symbole, on n'en parlerait pas autrement. Le décrire situerait son existence terrestre aussi bien à l'aube de la civilisation sumérienne que dans une cité inca, ou, mieux, au déclin de l'ère martienne.

On frappe à ma porte !!!

C'est lui !

Avec un grand mouvement de cape il apparaît dans l'embrasure. Il jette sa canne qui rebondit et fait entendre le La quand elle touche le sol (déjà transpositrice) et, en s'asseyant sur la table (non pas pour éviter une chaise mais pour écraser l'histoire), déclame, vocifère, vitupère, éructe et chante, enfin fait le procès de mon procès.

Sa colère est bleue, sa pupille violette, ses lèvres tremblantes, il s'effondre, mais je sais fort bien que si je fais mine d'être ému de son état, il va se relever vengeur et me percer le coeur avec la lame de platine qu'il garde en secret sous la frange, derrière l'oreille.

Dans cette mort simulée, car il ressuscite toujours de ses tragédies, j'aperçois ses mains habiles.

L'une d'elles est gantée de blanc, mais celle qui est nue est trahie par des ongles sales.

Encore quelques secondes pendant lesquelles on balance de la pitié amoureuse à l'estime vénérante avec un crochet vers la curiosité scientifiqueŠ

Š Mais il pleureŠ

Serait-ce son âme qui fond,

sa souffrance qui le quitte,

sa sève qui génère d'autres vies ?

Šou Šsa musique qui se fait chair !!

Patrice Sciortino

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