par Catherine MASSIP
Directrice du Département Musique de la Bibliothèque Nationale, Catherine Massip fait ici le point sur les acquisitions de manuscrits réalisées au cours des cinq dernières années dans le domaine de la musique française.
Depuis quelques années, le Département de la Musique de la Bibliothèque Nationale bénéficie, grâce à un legs généreux, de la moitié des droits d'auteur de Gabriel Fauré, ce legs étant affecté à l'acquisition de manuscrits autographes, manuscrits musicaux et correspondances. Par ailleurs il continue de recevoir régulièrement en don des manuscrits isolés ou des ensembles importants qui complètent les collections du département. Ces divers enrichissements sont régulièrement annoncés dans une rubrique spécialisée de la Revue de la Bibliothèque Nationale. Cette présentation gardera donc un caractère synthétique.
Correspondances.
On connaît la dispersion actuelle, souvent préjudiciable à la recherche, des lettres de musiciens et, plus généralement de leur correspondance. Il est donc souhaitable d'éviter, dans la mesure du possible, une telle dispersion. Ont été ainsi achetés, soit en vente publique, soit auprès de libraires spécialisés:
&emdash; une partie de la correspondance adressée à Bernard Gavoty entre 1936 et 1981, émanant de compositeurs, de chefs d'orchestre et de personnalités diverses;
&emdash; trois cent quarante lettres et textes reçus par André Coeuroy de 1920 à 1965, alors qu'il assurait la rédaction de la Revue Musicale; des textes de Jean Cocteau ou de Louis-Ferdinand Céline y côtoient une correspondance largement représentative des courants musicaux de l'époque;
&emdash; deux cent quarante lettres datées de 1857 à 1893 de Charles Gounod à son librettiste Jules Barbier, auxquelles sont jointes quatre-vingt lettres d'autres correspondants à Jules Barbier;
&emdash; près de cinq cents lettres ou cartes-lettres de Paul Dukas à Robert Brussel, révélatrices des profonds liens d'amitié qui unissaient ces deux personnalités, en particulier pendant la guerre de 1914-1918.
L'ensemble de documents réunis par Denise Tual autour des concerts de la Pléïade organisés par la NRF de 1943 à 1947 (programmes, lettres de compositeurs) apporte de nouveaux éléments sur un aspect insuffisamment connu de la vie musicale sous l'occupation.
Le Département de la musique a pu recevoir, grâce à une dation, les lettres adressées par Claude Debussy à Robert Godet, ainsi qu'une correspondance de Gabriele d'Annunzio au même concernant le Martyre de Saint Sébastien.
A titre exceptionnel des lettres isolées sont parfois acquises, notamment lorsque leur contenu présente un lien logique avec les collections du département et un fort intérêt musical. Citons à titre d'exemple les soixante-douze lettres de Louis-Joseph-Ferdinand Herold à sa mère, passionnant compte-rendu de la vie musicale italienne après la chute du Premier Empire.
Manuscrits musicaux.
La recherche de manuscrits majeurs de compositeurs français constitue l'un des axes de la politique d'acquisitions du Département, qu'il s'agisse d'oeuvres inédites ou de témoignages de l'activité créatrice d'un compositeur.
Au cours de ces quatre années, ont ainsi été achetés le manuscrit autographe de la Deuxième Sonate pour Violoncelle et Piano op.117 de Gabriel Fauré, autrefois propriété d'un collectionneur américain, ainsi que la version pour une voix, piano et quintette à cordes de la Bonne Chanson. Avec le manuscrit de Masques et Bergamasques op.112, offert en don, ces manuscrits autographes rejoignent un fonds Fauré déjà remarquable par sa diversité et par sa richesse.
Deux oeuvres inédites de Guillaume Lekeu sont également entrées dans les collections du Département: l'Epithalame pour quintette à cordes, trois trombones et orgue, composé en 1891, et la Méditation pour quatuor d'instruments à cordes datée de 1887. L'entrée d'une autre oeuvre de jeunesse, le Trio op.18 d'Albéric Magnard, montre l'attention portée à tous les courants de la musique française du début du XXème siècle. Le fonds Debussy, régulièrement et notablement enrichi par François Lesure, s'est accru des épreuves corrigées des Nocturnes achetées en vente publique à New-York: elles portent une dédicace à Pierre Louys. Le manuscrit du Tombeau des Naïades, troisième volet des Chansons de Bilitis, a rejoint ceux de la Flûte de Pan et de la Chevelure déjà présents à la Bibliothèque Nationale.
Le manuscrit du Chant de Joie d'Arthur Honegger vient également compléter un très riche ensemble de manuscrits du compositeur: de nombreux documents du fonds de la Bibliothèque Nationale ont figuré dans la belle exposition réalisée au Havre et à Zürich en 1992.
Parmi les noms nouvellement et massivement représentés dans les collections du département, il faut citer celui de Jean Rivier qui légua tous ses manuscrits (247) à la Bibliothèque Nationale et celui de Marius-François Gaillard. Le fonds Rivier comprend les divers états de ses oeuvres connues ainsi que de nombreuses partitions inédites, notamment des musiques de scène. Quant au fonds M.-F. Gaillard, il reflète bien ses activités multiformes de compositeur et de chef d'orchestre: partitions, correspondances, programmes, photos, articles de presse.
Pierre d'Arquennes, cher à la mémoire des anciens étudiants de l'Ecole Normale de Musique, a confié les manuscrits de Suzanne Demarquez à la Bibliothèque Nationale.
Enfin, pour conclure cet aperçu, nous évoquerons la vente exceptionnelle qui a marqué l'année 1992. Le 8 Avril ont en effet été proposés divers manuscrits musicaux provenant de Lucien Garban, ami de Ravel, qui l'assista auprès de Editions Durand dans la préparation de l'édition de ses oeuvres. Parmi ceux-ci, la présence du premier manuscrit au crayon du Boléro devait susciter un mouvement d'opinion largement relayé par la presse. Au cours de cette vente la Bibliothèque Nationale a pu exercer à plusieurs reprises son droit de préemption et acquérir, grâce à l'aide exceptionnelle d'un mécène privé &emdash; les AGF &emdash; et au soutien du Ministère de la Culture, la pièce essentielle de la vente. Il existe un autre manuscrit du Boléro, mise au net plus tardive, actuellement conservé à la Pierpont Morgan Library de New-York. Il était donc essentiel que le premier témoin de l'élaboration de cette oeuvre majeure du XXème siècle fût conservé en France. L'analyse de ce manuscrit, qui reste à faire, montre, non pas les hésitations, mais les diverses possibilités envisagées par Ravel au cours de l'élaboration de l'oeuvre, les changements dans le choix des instruments successivement vecteurs du thème, décalages dans l'entrée de celui-ci, etcŠ
Voici la liste des autres manuscrits acquis au cours de cette vente. Pour la Bibliothèque-Musée de l'Opéra, le Roi d'Yvetot et la Filleule des Fées d'Adolphe Adam, Parade d'Erik Satie ainsi que les esquisses du dernier opéra d'Ambroise Thomas, Françoise de Rimini. Pour le Département de la Musique, la première version des Deux chansons de Charles d'Orléans de Debussy, l'Ouverture du Roi Lear, première oeuvre pour orchestre de Paul Dukas, restée inédite et dont la publication est en projet, la Deuxième Sonate pour Violon et Piano op.108 de Gabriel Fauré, deux mélodies inédites du Bestiaire de Francis Poulenc (le Serpent, la Colombe) et une pièce pour piano de Nicolas Obouhow. Parmi les nombreuses et fort intéressantes lettres de Maurice Ravel à Lucien Garban, ont été préemptées l'analyse du Trio pour Piano, Violon et Violoncelle, une lettre indiquant les prises de position non-nationnalistes de Ravel sur la musique française pendant la guerre de 1914-1918 et deux ensembles de documents portant corrections et commentaires sur l'Enfant et les Sortilèges et le Concerto pour la main gauche.
Bien que ces collections soient largement représentatives des courants de la musique occidentale et qu'il s'enrichisse de partitions contemporaines publiées en France et à l'étranger, le Département de la Musique consacre tout naturellement ses forces et ses capacités à la musique française dès lors qu'il s'agit de rassembler des documents de caractère patrimonial, en particulier ces précieux manuscrits et ces correspondances autographes qui constitueront la "mémoire de l'avenir".
Catherine MASSIP.