MISSIVE OU MESSAGE ?

 

par Patrice SCIORTINO


 

 

Tout en réclamant l'indulgence des lecteurs, je ne puis m'empêcher de reproduire ici une étrange lettre reçue à la suite des différents sujets que j'ai traités dans cette revue.

Qu'il me pardonne de le penser mais l'auteur de cette missive est probablement le locataire d'un établissement psychiatrique, si j'en juge du moins par le timbre d'origine. Quant à son nom, dont j'observe que les initiales font SUM, il pourrait être véritable s'il était exempté d'une sonorité latine et pourtant artificielle qui rend suspecte son authenticité. Sergueï Ulrich Malicoro, qui signe ainsi, associe le désordre à la logique et vous serez juge de son récit que voici intégralement :

Monsieur,

Malgré les soins attentifs dont je suis l'objet à la suite d'une dépression, résultat de plusieurs années de séjour dans une grande ville européenne reconnaissable à la langue dont j'use pour vous écrire, je suis conscient de n'avoir pu retrouver un équilibre, mais suis-je le seul dans ce cas !

La musique a été successivement et cycliquement durant quarante années mon ciel, ma muse, mon bourreau et aussi ma victime, en un mot ma passion, si on accepte d'éclairer par cette conception une vision christique.

Après des études classiques où j'ai honoré le subtil travail des métamorphoses tonales poussées assez loin pour qu'elles deviennent d'abord associées au chromatisme, puis carrément voisines de la dodécaphonie, j'ai bien dû, faute de demeurer ignorant, découvrir le micro-intervallisme, la destruction instrumentale, l'électro-acoustique et les calculs numériques les plus recherchés que l'on utilise en physique et qui conduisent fatalement le créateur à imaginer des architectures mathématiques, graphiques et sonores très au-delà du plaisir d'entendre, même si le fruit en est confié à la lutherie traditionnelle.

Dans ce vertige où l'esprit dévore progressivement la sensuelle oreille humaine, gourmande de plaisir païen, et sans doute aussi le misérable coeur, j'ai fini par trouver une amertume qui devient sournoisement une drogue et n'est pas loin de me fournir une ivresse nourricière et par là vitale.

L'orgie véritablement dénoncée, que les trouvères du vingtième siècle que nous sommes découvrent au carrefour des sons et de la plume, prolifère autour d'un nanisme humilié par tant de gigantisme, comme une cathédrale dans laquelle les escaliers à vis (pourquoi ne pas écrire "vice") permettent d'accéder aux "nocturnes" les plus cryptés à la naissance des ogives et d'y voir comme un intrus le masque de l'horreur satanique que les romantiques les plus échevelés n'auraient jamais eu l'audace de chatouiller.

A ce point de ce que j'aurais appelé une démence, si je ne la connaissais déjà pour y avoir été confronté, j'ai épousé par amour et aussi par contrainte des théories et des systèmes qui m'ont simultanément tyrannisé et engagé dans un hédonisme que les plus dépravées des égéries n'auraient peut-être pas même souhaité.

Le torrent des phonies qui maintenant m'envahissent, issues de mes propres écrits autant que de ceux de mes confrères, volcanise ma tête et pénètre mon horizon comme un poignard aiguisé tranche la chair tendre des disciples de nos écoles, et cette plaie jamais refermée inonde de son sang les rivières idéales qui fertilisent champs et prairies, corps et âmes.

J'en suis à maudire le franc bonheur des symphonies antiques qui ont humecté ma jeunesse d'un miel fade et pourtant, mieux qu'alors, j'y retrouve, dans la dentelle de ses fils, ce qui en était le poivre et le genièvre.

Je pleure d'y avoir goûté les courbes faciles sans comprendre que c'étaient les angles et les arêtes qui en étaient l'élément le plus suave. Je regrette d'y avoir cédé par jouissance au lieu d'y avoir accédé par pureté.

Je me reproche d'y avoir cherché la paix quand le combat y était implicite et d'avoir négligé le détail souterrain au profit de la fleur séductrice.

Alors me voilà transi, lacéré, torturé et cependant enfin enchanté devant tout ce que l'oreille engrange d'extase et de douleur, mais aussi de foi passionnelle et de lames dentelées.

Vous me prendrez probablement pour ce que je suis, un fou épris de sagesse jusqu'à la rage. Mais peut-on approcher l'évidence sans interroger son ennemi mortel la raison. Et, si la liberté n'a de valeur que dans un univers où la servitude flirte avec le despotisme, peut-on vivre la joie sans poursuivre éperdûment la cruauté comme Mazeppa a probablement, ne serait-ce qu'un instant, adoré son cheval.

Depuis j'ai d'abord réuni chez moi une collection, enviable parce qu'étourdissante, d'instruments curieux allant de la guimbarde tétraphonique au serpent digital en passant par la trompette marine à deux cordes et archet intégré en fibre de verre et le psaltérion à calebasses quintoyantes.

J'ai ensuite transposé plus de cent partitions en impact magnétique visuel, enfin, j'ai pu réduire en équation la première symphonie de Bruckner, ce qui m'a procuré la gloire de pouvoir l'entendre non pas à l'envers comme l'avait déjà fait mon collègue d'outre-atlantique mais en fréquences inversées, et pour terminer je travaille depuis sept mois à l'élaboration d'un traité de l'organisation des clusters de son blanc selon les lois rigoureuses du "fleuri" à treize parties libres.

Alors si vous m'avez suivi jusqu'ici, je voudrais vous convier à l'un de ces concerts où les murs de la salle sont proches de se lézarder à l'émission de sons si aigus (et pourtant très graves) qu'ils déchirent les tempes, ainsi qu'au débit irritant de ces paraphrases si denses qu'un seul de ses accords cruels semble résumer cent pages de réthorique laborieuse.

Si l'oreille vous en dit, vous pourrez me trouver à l'entrée de ce festival le trente février prochain. Vous me reconnaîtrez à ce que j'aurai planté dans mon oeil gauche un dahlia violet !

Vous ne me direz rien !

Moi je sais ce que vous êtes, un musicien !

Signé,

Sergueï Ulrich Malicoro.

 

Chers lecteurs, vous ne serez pas étonnés si je vous dis que j'ai fermement décidé de ne pas répondre à ce Monsieur .. mais.. j'irai au concert !!!

Patrice SCIORTINO.

 

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