Un vestibule provençal. Cabinet de travail jaune et bleu: décors de Jean Hugo et Marie Laurencin. Piano, disques, phonographe. A travers les fenêtres, un Utrillo: le boulevard de Clichy. Enveloppé d'une robe de chambre balzacienne, Darius Milhaud me tend la main, et, sans préambule, nous entamons le chapitre de la musique mécanique.
Darius Milhaud - Hindemith vient de jouer au poste radiophnoique de Francfort mon concerto pour alto et quinze instruments solistes. Au moment où on transmettait à des auditeurs, placés dans des salles voisines de l'auditorium, les moindres détails de ce concerto, Berlin recevait, par téléphone, l'exécution de cette oeuvre pour l'enregistrer. Ainsi les premières auditions sont fixées sur disques. On édite trois épreuves: deux pour la bibliothèque d'archives, la troisième pour l'auteur.
Pierre Blois - Vous êtes-vous adapté facilement aux exigences du microphone?
D.M.- Non, au contraire, le microphone m'affole. Devant lui je ne sais rien faire. Quand j'enregistre, je bafouille, et les ingénieurs sont obligés de recommencer les disques.
P.B.- Vous êtes beaucoup joué en Allemagne?
D.M.- Dix-sept scènes interprètent en ce moment mes oeuvres, et, au mois de mai, mon nouvel opéra Christophe Colomb, composé sur le livret de Claudel, sera monté à l'Opéra d'Etat de Berlin. La mise en scène est fort curieuse. Les décors sont remplacés par des paysages spirituels, créés par des projections, lesquelles alternent avec des effets de cinéma. Christophe Colomb est une sorte d'oratorio, presque une oeuvre religieuse.
(...)
P.B.- Avez-vous composé pour le cinéma?
D.M.- J'ai écrit de la musique pour un film de 400 mètres, de Cavalcanti: La Petite Lily. Oh! une courte partition! Le résultat, je peux l'avouer, est absolument admirable du point de vue sonore. L'oeuvre vient d'être donnée au cours du Festival de Baden-Baden.
Un brusque rayon de soleil interrompt notre conversation et fait pousser des cris de joie à Darius Milhaud, avant-tout homme du midi.
P.B.- Quels sont vos projets?
D.M.- Je pars bientôt en Allemagne. Au retour je continuerai à travailler à un concerto pour batterie et petit orchestre, et je vais m'attaquer à un nouvel opéra historique.
P.B.- Tiens, mais l'Histoire vous passionne?
D.M.- Oui, je trouve que l'Histoire est plus captivante quand elle se rapproche de nous. Attila, Jeanne d'Arc sont bien loin, on ne sait plus rien d'exact sur eux, ils appartiennent à la légende! Tandis que les grands personnages de notre époque sont extrêmement curieux. Le héros de mon nouvel opéra est Maximilien du Mexique. Ah! c'est une histoire étrange. Je crois d'ailleurs à une certaine fatalité dans le choix des sujets. Je revenais des Etats-Unis quand, à la bibliothèque du paquebot, un seul livre attire mon attention: Voyage au Mexique, écrit par un officier belge. J'ignorais la folle aventure de Maximilien qui fut fusillé. A Paris, j'éprouvai le besoin de me documenter. Un jour, boulevard de Clichy, je trouve chez un brocanteur deux énormes volumes traitant de cette question. Un peu plus tard, je pars pour la Belgique. A Bruxelles, j'apprends la mort de l'impératrice Charlotte. Je constitue aussitôt un dossier.
Quelques temps plus tard à Vienne je me fais une entorse. Repos forcé. Je lis attentivement les Mémoires de Maximilien. Un jour, mon éditeur me dit: "Savez-vous que Werfel Juarez a fait une pièce historique sur ce sujet?" Dès que je pus marcher, je fis une visite à Werfel Juarez. Le livret fut rapidement écrit en allemand. Armand Lunel le mit en français et, maintenant, je vais composer la musique. Cela pourrait s'appeler "histoire d'un livret qui vous court après" ou "le doigt de Dieu".
Je puis aussi vous confier que je suis aussi tenté par un autre sujet historique.
P.B.- Encore! Lequel ?
D.M.- L'affaire Dreyfus.
P.B.- Ah! par exemple! Vous ferez chanter Zola, Me Laborie, Clémenceau ?
D.M.- Pourquoi pas?...