par Pierrette MARI
Olivier Messiaen nous a quittés il y a quelques mois, créant dans le monde musical un vide qu'il est difficile de définir. Il serait vain de vouloir, en quelques feuillets, commenter son oeuvre considérable. Mais il n'est pas impossible d'avancer qu'elle est basée sur deux idées qui s'interpénètrent constamment: celle de la vérité des dogmes de la Foi et du Sacré et celle de l'amour de la Nature, dont toutes les manifestations révèlent la présence de Dieu. Il conforte sa croyance lorsqu'il s'exprime ainsi: "Les recherches scientifiques, les preuves mathématiques, les expériences biologiques accumulées ne nous ont pas sauvés de l'incertitude; au contraire, elles ont augmenté notre ignorance en montrant toujours de nouvelles réalités sous ce qu'on croyait être la réalité."
Loin d'émettre un doute quant à ce que représente cette réalité, Olivier Messiaen la situe dans le domaine de la foi et dans la certitude que les mystères de la vie ne peuvent trouver de réponse que dans "la rencontre avec un Autre"; mais il faut passer par la Mort et la Résurrection, ce qui suppose le "saut hors du Temps" pour atteindre à la Vérité.
Olivier Messiaen, dont l'objectif primordial était de lier toutes choses en un message universel, avait résumé en peu de mots le déroulement de sa vie: "technique rythmique, inspiration retrouvée par les chants d'oiseaux, telle est mon histoire."
Cette histoire a pris fin mais son oeuvre la prolonge et la prolongera au-delà de ce "temps mesuré, relatif, psychologique, physiologique, qui se divise de mille manières, dont la plus immédiate pour nous est une perpétuelle conversion de l'avenir en passé." Sa conception de la durée rejoignait celle de Bergson et donne au Temps une valeur méta-physique où se mêlent un reflet d'éternité et un symbole, tandis que Pierre Boulez conçoit la durée considérée en tant qu'immédiateté comme une "glorification exclusive de l'instant". L'étude de la durée et, par extrapolation, du rythme, "intermédiaire obligé entre le Temps et l'Eternité" qui est l'élément vital de toute musique æ et essentiellement de la sienne æ a représenté une des préoccupations majeures de toute sa vie créatrice.
Olivier Messiaen ne cessa d'approfondir toutes les phases d'une Philosophie du Rythme avec les nombreux étudiants qui ont eu le privilège de travailler auprès de lui.
Claude Delvincourt l'avait appelé en 1948 pour assurer une classe d'harmonie au Conservatoire National Supérieur de Paris. Cet incomparable directeur vit en ce jeune professeur un pédagogue hors du commun dont la démarche allait confirmer l'originalité et l'exceptionnelle valeur des classes qui lui seront successivement confiées: esthétique, analyse, philosophie musicale en un mot la "classe Messiaen", un des flambeaux du CNSMP jusqu'en 1976.
L'enseignement qu'Olivier Messiaen cultive avec passion est à l'origine de l'influence qu'il exerce sur plusieurs générations de compositeurs et de musicologues. Il a su inlassablement leur insuffler le goût de la recherche dans des domaines peu exploités dans le cours traditionnel des études. Il a fait découvrir la musique de son temps à une époque où l'enseignement se contentait de transmettre scrupuleusement ce qui avait été fait par les prédécesseurs. Sa culture éclectique touchant aux disciplines les plus diverses a favorisé une exceptionnelle éclosion de talents et révélé des personnalités comme Yvonne Loriod, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen, Michel Fano, Jacques Castérède et bien d'autres encore.
Fascinant par son éloquence, éblouissant par son érudition, il leur a fait approfondir une considérable somme de musique en éveillant l'esprit critique et analytique. Cet amoureux de Pelléas savait communiquer et faire partager son culte pour les musiques orientales, le chant grégorien, les folklores européens, le théâtre sous toutes ses formes. Son oeuvre offre une synthèse admirable de ces passions et il est incontestable que si, d'une part les mélismes médiévaux et leur modalité, d'autre part les déci-talas hindous constituent le ferment de son langage, l'ampleur de son inspiration n'en est pas moins stimulée par sa spiritualité.
Des Préludes pour Piano et des Offrandes Oubliées à son opéra Saint François d'Assises, sa technique d'écriture présente une indéniable parenté mais, plus encore, la méditation, la valeur des symboles, la splendeur des contrastes proposés par la Nature et cette présence ininterrompue de la Transcendance, parachèvent ses moyens d'expression.
Degas avait écrit au siècle dernier: "ce qui est difficile ce n'est pas d'avoir du génie à vingt ans, mais d'avoir du talent à quarante." Olivier Mesiaen n'aura pas eu à attendre la fin de son existence pour avoir les deux. Mais il n'a pas toujours rencontré la reconnaissance de sa valeur auprès de publics souvent surpris, plus rarement déconcertés, par l'originalité de son univers sonore. Il y a quelques trente ans, Olivier Messiaen prétendait que "l'auditeur æ si musicien soit-il æ a en général un retard de près d'un demi siècle sur le véritable créateur qui, dans la plupart des cas, précède tout ce qui va être innové". Si, à cette époque, le nombre de ses admirateurs était encore limité à une sorte de conclave de spécialistes, de nombreuses partitions sont aujourd'hui légitimement reconnues comme de hauts sommets de la Musique. D'ailleurs de grands artistes ne se sont pas trompés lors de la polémique engagée, en 1944, à propos des Trois Petites Liturgies; défendant incondi-tionnellement le jeune compositeur, Paul Valéry, Paul Eluard, Jean Cocteau, Georges Braque et Pablo Picasso lui avaient prédit un glorieux avenir.
Celui que, dans les années cinquante, on avait surnommé le "Saint François d'Assise de la Musique" laissera l'image d'un novateur, d'un visionnaire, d'un poète - telles sont à l'évidence les constantes de sa pensée - pour qui les mystères de son origine et l'omniprésence de l'imprégnation divine sont les composantes de sa création. Lorsqu'il se tourne vers la Nature sous toutes ses formes de beauté (oiseaux, montagnes, paysages marins) c'est pour la dépasser en remontant à sa source et en proclamant que "l'invisible est plus vrai que le visible". Il a conditionné tout son art sur Elle en lui accordant plus de signification spirituelle qu'à un monde voué à des progrès matériels qui le détourneraient de la contemplation des vérités éternelles.
Pierrette MARI