"MON TEMPS, C'EST LE PRESENT"

 

par Juliette HACQUARD


 

Femme-compositeur française dit le dictionnaire. Compositeur, elle l'était de naissance. La musique était chez elle une fonction au même titre que la respiration ou la circulation sanguine. Elle en vivait. Elle n'a dû mourir que lorsque la musique s'est arrêtée en elle. Et si quelqu'un avait enregistré le premier de ce bébé-fille né au Parc-Saint-Maur le 19 Avril 1892, les musicologues auraient analysé ce cri comme un trait mélodique aux harmoniques justes.

C'est cette fonction vitale, impérieuse, chez Germaine Tailleferre qui la faisait souffrir - jusqu'à griffer ! - quand, tout enfant, elle entendait les fausses notes de sa soeur ahanant au piano, mais qui la comblait des heures entières quand elle écoutait sa mère, qui, elle, jouait juste. C'est cette fonction qui lui fit trouver toutes les ruses pour se préparer à une carrière de musicienne: car, si la musique était appréciée pour une jeune fille comme art d'agrément, en faire métier était considéré comme une déchéance. Tous les artistes qui avaient eu l'occasion d'entendre la petite Germaine s'amuser au piano avaient constaté le don de l'enfant et avaient incité sa mère à l'inscrire au conservatoire. Elle avait sept ans. Son père, un normand, installé depuis plusieurs années sur la rive gauche (rue Notre-Dame-des-Champs) ne l'entendit pas de cette oreille, entra en fureur et s'opposa au projet. Avec la complicité de la concierge et sans doute de sa mère, la petite se cachait dans la loge au lieu d'aller à l'école et, une fois le père parti, remontait chez elle travailler son piano. Le père s'en aperçut et la cloîtra comme pensionnaire chez les religieuses. Ses nouvelles complices furent les bonnes soeurs, qui d'elles-mêmes, à l'insu de M. Tailleferre, conduisirent l'enfant au conservatoire.

Le père ne l'apprit que quelques années plus tard, lorsque ses amis vinrent le féliciter: ils avaient lu dans les journaux les succès de Mademoiselle sa fille, titulaire d'une première médaille. Le père, flatté et rassuré, s'inclina.

Le temps passa. Lors du concours de contrepoint, sur un thème donné par Fauré alors directeur du Conservatoire, elle se divertit à écrire une véritable composition pour deux pianos: Fauré et Debussy en personne la déchiffrèrent et elle obtient dès la première année un premier prix.

Mais en plus du don musical, Germaine a le don d'amitié. Tous les jours elle retrouve, en dehors des cours, ses camarades du Conservatoire: ils jouent ensemble. Du Stravinsky, du Satie, et celui-ci les suit avec une chaleureuse sympathie d'aîné. Ils jouent aussi paradoxalement à casser la musique des génies qu'ils admirent, Stravinsky en tête et Debussy. Il y a là Darius Milhaud, Georges Auric, Arthur Honegger, Louis Durey, Francis Poulenc, et Germaine, la "charmante exception" selon Cocteau. En effet, Cocteau les rassemble: il s'émerveille dans son âme de poète à constater leur chemin commun, leur développement personnel enrichi de leur conr-frontation mutuelle. Et un critique, compositeur lui-même, Henri Collet, les baptise un jour le Groupe des Six, pressentant que ce groupe de copains pouvait marquer une étape dans l'histoire de la musique en imposant un style nouveau, typique de l'esprit français. Bien sûr, chacun suivra sa propre voie, mais le lien qui les avait unis les unit toujours dans l'amitié, à travers le temps, à travers même la mort, à travers surtout la musique.

Le temps, le temps qui tour à tour crée, détruit et aussi consolide. Germaine Tailleferre, à travers le temps, à travers votre temps, vous avez vécu et, pour la chance de certains d'entre nous, c'est parmi nous, entre Montparnasse et Luxembourg, que vous avez vécu.

Certes, jeune femme, vous avez quitté notre rive et passé quelques années aux Etats-Unis: mais la rive gauche était votre pays. Combien de souvenirs d'ici ou de là-bas aviez-vous à nous conter ! Et vous les contiez d'une manière pittoresque, toujours colorée de joie. Vous faisiez revivre Ravel vous entraînant dans des marches épuisantes dans la forêt et vous intimant l'ordre au retour de jouer Petrouchka sans reprendre haleine ! Paul Valéry qui vous décida à écrire la partition de la Cantate du Narcisse, précisément le jour où une gitane rencontrée dans la campagne vous avait prédit un travail exaltant. Charlie Chaplin qui souhaitait vous confier la musique de ses films. Et Claudel, et Diaghilev, et Rubinstein, et Giraudoux !Š Tant d'autres que vous nous rendiez présents. Mais votre mémoire infaillible faisait cependant l'impasse sur les travers de ces illustres personnages, car ce n'est pas cela qui est important.

Devant la somme de tout ce que vous avez composé, de tous les gens que vous avez connus, de toutes les expériences que vous avez réunies, on était tenté de vous ramener vers le passé, de vous piéger à vos souvenirs. Mais avec votre sourire espiègle et votre autorité indulgente vous nous secouiez un peu: "C'est déjà assez pénible de se sentir vieillir, disiez-vous, d'écrire avec plus de lenteur, d'avoir mal au dos quand on voudrait courir, croyez-vous que ce soit amusant de se voir rappeler son âge ? N'attendez pas de moi que je vous dise: «de mon tempsŠ», car mon temps c'est le présent."

Oui, Germaine Tailleferre, votre temps, c'était bien le présent, que nous partagions avec vous. C'était celui où nous avions le plaisir de vous croiser dans nos rues, car nos rues, vous les habitiez, vous alliez faire vos courses comme tout le monde, offrant un brin de compagnie à ceux que vous rencontriez, prenant des nouvelles des uns, des autres, vous installant le temps d'une pause, devant une tasse de café Chez MimileŠ Votre temps, c'était celui des jeunes enfants de l'Ecole votre voisine: pour eux, comme vous le faisiez à sept ans, vous improvisiez et sur votre musique ils s'étiraient, ils dansaient, ils jouaient, ils vivaient. Et à la fin de ces classes de rythme, ils vous retrouvaient dans la cour ou dans la rue: vous les connaissiez chacun par son prénom, chacun avec son histoire à lui, ses goûts à luiŠ

Aussi, quand vous avez été promue Grand Croix de l'Ordre du Mérite, ce n'est ni à une personnalité du monde musical, ni à un homme politique que vous avez fait appel pour vous en remettre les insignes: c'est le professeur Jean Bernard que vous avez sollicité comme parrain, parce qu'il était d'abord comme vous, et selon son expression, de la civilisation de la rue d'Assas!

Quand on veut définir une ville, on dit , par exemple: c'est une ville de cent cinquante mille habitantsŠ Germaine Tailleferre, vous étiez dans la ville, dans notre ville, un habitant, c'est-à-dire quelqu'un qui donne sa définition à la ville, qui fait de la ville un organisme vivant. On dit aussi c'est une ville de cent cinquante mille âmes. Habiter une ville, être une de ses âmes, cela a la même signification.

Merci, Germaine Tailleferre, d'avoir enrichi notre quartier de votre âme.

Juliette Hacquard

 

Retour au début de l'article

Sommaire d'Intemporel