ENTRETIENS AVEC GERMAINE TAILLEFERRE

 

recueillis par Georges HACQUARD


PAUL CLAUDEL

La première fois que j'ai rencontré Paul Claudel c'était autour de 1924 chez Philippe Berthelot, qui, à ce moment-là, était secrétaire général au ministère des Affaires Etrangères. Il y avait alors beaucoup de réceptions chez les diplomates et les Berthelot donnaient souvent des soirées au Quai d'Orsay. Ils avaient parmi leurs amis Darius Milhaud et Paul Claudel.

Claudel, de passage à Paris æ il était alors ambassadeur à Tokyo æ voulut connaître le Groupe des Six dont Milhaud lui avait parlé; Berthelot le fit savoir à Milhaud et il arrangea une soirée avec toute notre petite bande et avec Cocteau. Il y avait là trente, quarante personnes et parmi elles tous les mécènes de Paris. C'était plutôt officiel, un peu guindé, mais assez amusant tout de même. J'avais joué avec Darius une de ses oeuvres à quatre mains. Claudel était présent avec sa femme et un ou deux de ses enfants. Il était déjà le grand écrivain, l'auteur de L'Otage, de L'Annonce faite à Marie, de Tête d'Or, des grands poèmes lyriques. J'avais lu cela. C'était pour moi un grand maître qu'on n'abordait pas comme ça. En dehors de "bonjour, bonsoir", je ne lui aurais jamais adressé un mot, et encore, dans un tout petit coin, en tâchant d'éviter qu'il me voie!

Je l'ai retrouvé quelques années plus tard ambassadeur à Washington; mon mari, le dessinateur Ralph Barton, était très lié avec la famille Cartier, le grand bijoutier, et Claudel également (au point que le fils aîné de Claudel, Pierre, épousa une fille Cartier). A ce moment, nous nous sommes rencontrés assez souvent, et en particulier, revenant en France, nous nous sommes trouvés sur le même bateau. Nous faisions ensemble le fameux tour des planches, trois à quatre kilomètres chaque jour pour se maintenir en forme ! Et au cours d'une de ces sempiternelles promenades qui duraient des heures, il me dit un jour:

"J'aime beaucoup collaborer avec les femmes parce qu'elles sont souples, elles font ce que je veux ! Les hommes, j'aime beaucoup moins, il faut toujours discuter !Š J'aimerais que vous fassiez une musique sur une commande qui m'est passée pour le centenaire de Marcelin Berthelot, le grand savant, le père de notre ami le diplomate. Cela s'appelle Sous les remparts d'Athènes."

J'ai répondu comme je réponds chaque fois que je ne me sens pas trop à l'aise:

"Jamais je ne ferai de musique sur ce que vous écrivez, on n'aborde pas Paul Claudel comme ça! Pauvre petite musique d'une pauvre petite bonne femme!

- Nous verrons, nous verrons!", dit-il, et il se mit à parler d'autre chose.

De temps en temps il évoquait les joies de la maternité. "Vous devriez avoir des enfants. Ah! les petits bébés, les petits bébés! disait-il. Leurs pieds sont comme des pétales de rose!"

C'était assez inattendu. Il faut dire qu'il adorait les enfants. Il fallait le voir en famille; ses deux filles et ses deux fils mariés, il était, comme tous les grands-pères, en pâmoison devant ses petits-enfants ! On ne l'imagine pas beaucoup comme ça, tant il était intimidant.

Revenons au bateau. Nous étions assis à la même table, celle du commandant, et nous continuions nos conversations.

"Vous ferez ma musique! décida-t-il un jour. Il n'est pas question que vous la plaquiez sur mon texte; il ne faut pas, précisément, qu'elle suive le texte. Ce sont des philosophes qui se promènent à midi sous les remparts d'Athènes: on entend le vent qui souffle, les bruits de rue, les bruits lointains, on entend les abeillesŠ Votre musique doit évoquer le temps, l'air, la beauté du site. Vous ferez quelque chose de très, très simple. J'aime beaucoup ce que vous écrivez. De temps en temps, il faudra que les acteurs s'interrompent de parler pour écouter votre musique. Faites une partition qui ne s'arrête jamais, qui coure toujours, un décor sonore."

Sous cette forme, je dois dire que j'avais moins de réticences. Je répondis:

"Je vais en parler à Darius. Darius est votre musicien; j'aime profondément Darius, je me considère un peu comme son élève, je lui dois beaucoup, je ne veux pas faire une chose comme celle-ci en dehors de lui, je veux lui demander conseil."

Et, bien sûr, Darius, tellement gentil, tellement généreux, m'a dit:

"Il faut que tu le fasses, ce sera très bien. Tu le feras d'ailleurs beaucoup mieux que je ne pourrais le faire."

Ce que je trouve merveilleux, parce que Darius était vraiment fait pour collaborer avec Claudel et pas moi ! Mais, comme on me demandait une musique qui n'ait pas de rapport avec le texte, cela pouvait se défendre! Et là, Claudel avait bien raison: il n'y a rien de plus ridicule qu'une musique qui explique tout, qui annonce tout et qui fait pléonasme avec le texte. J'ai donc composé cette musique. Oh! ce n'est pas une musique grecque æ je ne connaissais pas la GrèceŠ je ne connais toujours pas la Grèce! æ "Faites ce que vous voulez, m'avait-il dit, faites de la musique!" Pourtant, si je me rappelle bien, à la fin il y avait une histoire de colonnesŠ et j'avais fait un système d'harmonies de tout l'orchestre en douceur, avec un énorme crescendo polytonal, qui se rapprochait, si l'on veut, de l'esprit des colonnes!

"C'est curieux, me dit un jour Inghelbrecht, qui devait diriger l'oeuvre, à des endroits vous mettez une clarinette toute seule, un hautbois, et ça correspond exactement à ce que disent les acteurs."

J'ai répondu: "C'est un coup de veine, je ne l'ai pas fait exprèsŠ ou plutôt c'est un coup de déveine: si Claudel vous entendait, il me ferait recommencer: «ôtez-moi ça tout-de-suite!» me dirait-il."

C'est qu'il ne se laissait pas faire, il fallait faire exactement ce qu'il voulait.

Claudel m'a fait l'honneur d'aimer ma partition, il me l'a écrit dans un mot très gentil lorsqu'il a publié le texte. Mais, pour si extraordinaire que ce soit, il ne l'a pas entendue. Il a dû quitter Paris la veille ou l'avant-veille de l'exécution.

Sur le départ, il est venu nous dire au revoir (mon mari avait acheté un petit hôtel à Passy et nous étions voisins, Claudel et nous, car il habitait alors rue de Passy). Il avait fait avoir la légion d'honneur à mon mari à titre étranger et il venait lui apporter en cadeau sa propre médaille! Peut-on être plus amical ?

Sous les Remparts d'Athènes a été donné à l'Elysée pour le centième anniversaire de la naissance du grand chimiste en 1927 avec l'Orchestre de la Radio au complet. L'oeuvre dure une petite demi-heure. C'est du très beau Claudel, discussion de philosophes, de savants, d'amis donnant, tout en étant en prose, le sentiment intime de la poésie. Le Président était alors Gaston Doumergue: il ne donnait pas l'impression de ressentir grand'chose !

En l'absence de Claudel, c'est Jean Giraudoux qui m'a chaperonnée toute la soirée, c'était convenu avec Claudel. Il est venu me chercher à la maison æ j'avais tellement le trac de me trouver à l'Elysée! æ il ne m'a pas quittée de la soirée. Quel homme merveilleux, ce Giraudoux! J'ai failli travailler avec lui, il m'avait proposé d'écrire la partition d'Ondine. Eh bien (contrairement à Darius Milhaud quand je lui avais demandé conseil, j'ai rencontré une drôle de réaction de la part de Poulenc. L'idée que je pouvais collaborer avec Giraudoux ne lui a pas plu. Il m'a dit:

"C'est bien plus mon affaire que la tienne ! Tu ne saurais pas faire ça, moi je sais!" Il disait cela en parlant un peu du nez. Il avait sûrement raison, mon cher Francis, je m'en suis convaincue quand j'ai vu la pièce.

Quant à Claudel, je l'ai perdu de vue: il y a eu la guerre et tous ses voyages. Il partait tout le temps et lorsqu'il revenait en France, c'était pour habiter sa propriété de Brangues, dans l'Isère. En revanche, j'ai beaucoup rencontré ses fils, Henri surtout, qui avait épousé une grecque adorable du nom de ChristineŠ ce qui, en nous éloignant de notre propos, nous ramène tout de même aux remparts d'Athènes!

 

CHARLIE CHAPLIN

Charlie Chaplin était un grand ami de mon mari, Ralph Barton. Ils s'étaient connus à Hollywood et avaient tout-de-suite sympathisé. Je l'ai rencontré pour ma part tout au début de mon mariage. C'était en 1927. Nous étions à peine mariés et installés à New-York que, trois jours après, Charlie Chaplin débarquait chez nous. Il venait à New-York pour consulter son avocat en vue de son divorce avec sa deuxième femme, Lita Grey.

Cet avocat étant très pris par ses affaires, le pauvre Charlie passait un temps fou à attendre ses rendez-vous; alors il venait tous les après-midi à la maison. Son domestique chinois lui téléphonait pour lui fixer les rendez-vous avec l'avocat; c'était généralement le matin. Charlie allait discuter une heure ou deux, puis il revenait chez nous. Il arrivait pour le déjeuner et il repartait à une heure du matin! Tous les jours! Voilà comment s'est passée notre lune de miel! A trois!

Comme mon mari était dessinateur, nous vivions dans un immense atelier très agréable, très rempli de soleil. Charlie était heureux. Il n'était guère éloquent, il parlait peu. Il n'osait pas se lancer. Il était timide; c'est cela qui est incroyable: c'était un timide. Il sortait peu, il détestait les foules, il détestait les réceptions, il détestait les honneurs: cela l'ennuyait énormément. Ce qu'il aimait, c'est que mon mari invite des peintres, des écrivains, qu'il y ait des petites réunions à la maison, intimes, agréables. Il avait horreur de ce qui ressemblait à du spectacle.

Il buvait peu, je ne l'ai jamais vu ivre. Il était raffiné, élégant et avait de beaux vêtements, bien taillés, venant de chez un bon faiseur et toujours sans excentricité; il était habillé comme tout le monde.

Il disait: "C'est très drôle, quand je suis dans la rue, il y a quelques personnes qui me reconnaissent mais en général on ne me reconnaît pas." Un jour nous avons été faire une grande promenade; la voiture était découverte. Alors il s'est levé en disant: "C'est moi, Charlie Chaplin! C'est moi, Charlie Chaplin!". Les gens tournaient le dos en haussant les épaules et en disant "qu'est-ce que c'est que cet imbécile, qu'est-ce que c'est que ce fou qui se prend pour Charlie Chaplin?", rien ne l'amusait plus que ça.

Ce n'était pas un boute-en-train mais il aimait faire des blagues, généralement avec discrétion. Par exemple, ses grimaces: il pouvait passer des heures devant un miroir à essayer de nouvelles grimaces, des expressions de visage avec son chapeauŠ

Un jour le chef d'orchestre Koussevitsky joue une oeuvre de moi, Les Jeux de Plein Air, à Boston. Alors naturellement Charlie a voulu venir l'entendre. Nous logions, mon mari et moi, chez des amis, des gens très gentils qui avaient de petits enfants. Charlie n'a pas voulu aller à l'hôtel! Il a voulu habiter chez eux pendant les trois jours des répétitions et de l'exécution. Et il n'a pas cessé de faire tous ses gags du chapeau, de sa marche, de sa canne, la danse des petits pains, et il a laissé aux enfants un petit dessin fait par lui qui était ravissant. C'est vous dire le style de Chaplin, une gentillesse et une simplicité incroyables. J'en garde un souvenir très ému et très joli. Un des plus jolis souvenirs de ma vie, ça a été ma rencontre avec Charlie Chaplin.

Dans notre atelier, il y avait deux pianos à queue; Charlie et moi nous nous amusions à improviser. Il était un excellent improvisateur; il jouait du piano très bien sans connaître ses notes et nous faisions parfois de la musique sans arrêt toute la journée. Rien ne l'amusait plus que d'improviser avec moi. Jamais de jazz; il improvisait des morceaux avec de petites roulades à l'italienne, des petits thèmes gentils, sentimentaux æ comment pourrais-je dire? æ primitifs qui rappelaient beaucoup Satie. C'était tout-à-fait charmant et cela ressemblait à son personnage.

Comme j'admirais beaucoup ce qu'il faisait, je l'ai poussé à ce qu'il fasse lui-même la musique de ses films. Je lui disais: "Cela vous ressemble tellement, cela émane tellement de votre personnalité, ce n'est pas la peine d'avoir des nègres. Il faut avoir des nègres pour transcrire la musique, pour transposer, pour lui donner une forme quelconque, mais il faut donner vos thèmes vous-même". Il n'osait pas trop, tout de même, se risquer. Il m'avait demandé de l'aider à ce genre de travail; c'était au moment où il préparait son film Circus. Alors nous avons joué des thèmes ensemble et il voulait que j'aille à Hollywood pour les travailler avec lui. Seulement mon mari n'a pas voulu et je n'ai pas pu aller à Hollywood; cela m'aurait beaucoup amusée, mais enfin cela ne s'est pas arrangé. En général les maris détestent que les femmes se fassent remarquer d'une façon ou d'une autre. Moi je n'aurais pas demandé mieux que de rester anonyme, mais Charlie voulait que je signe avec lui. Nous sommes partis en France, mon mari et moi, et je verrrai toujours, pendant que le bateau s'éloignait, notre pauvre Charlie qui était là sur le quai, qui nous regardait tristement et qui resta tout seul très longtemps à regarder le bateau disparaître.

Charlie aimait parler de son enfance, de son enfance triste. Par exemple, il nous disait qu'il ne pouvait pas voir une orange sans ressentir une émotion; parce que lorsqu'il était dans cette horrible pension à Londres, dans cet orphelinat où on l'avait mis quand on l'avait trouvé dans la rue, on leur donnait à Noël une orange, et dans cette maison noire remplie de suie, cette orange, tout d'un coup, c'était comme un soleil qui rentrait.

Il ne parlait jamais d'argent. Il était parfois étonné tout de même d'en avoir tant; mais je n'ai jamais eu l'impression qu'il était un homme d'argent, un homme pour qui l'argent représente une chose extraordinaire. Je ne sais pas s'il était tellement généreux. Il y avait un tel abus autour de lui, il était tellement tapé par son entourage, tellement sollicité que, sans doute, il se méfiait et à juste raison.

Il n'était ni fantasque, ni versatile. Ce n'était pas du tout un coureur. C'étaient les femmes qui couraient après lui. Alors, naturellement, il lui était difficile de résister, mais il n'était jamais heureux. Il faut bien dire que les femmes qu'il avait épousées étaient ce genre de petites américaines ravissantes qui voulaient être Madame Chaplin et qui voulaient surtout avoir beaucoup d'argent, et elles savaient que les maris américains avaient la réputation, quand ils divorçaient, de faire à leur ex-femme une sorte de rente. Presque toutes étaient terriblement intéressées, orgueilleuses et intéressées: être la femme de Charlie Chaplin avec tout l'argent que cela représentait et ne s'occuper guère de lui. Il était vraiment malheureux. C'est pour cela que lorsqu'il a rencontré Oona, la fille de l'écrivain Eugene O'Neill, qui était une fille épatante, douce et tendre, qui aimait les enfants, je suis sûre que jamais, jamais il ne l'a trompée. C'était l'adoration. C'était ce qu'il rêvait.

Les enfants d'Oona, il les a beaucoup aimés. C'était une bonne famille. Il était vraiment un père de famille heureux avec sa femme et ses enfants. C'était tout-à-fait sa vie, c'était cela sa vie.

Sur le plan professionnel, je l'ai dit, il était toujours inquiet. Tenez, par exemple, au moment du cinéma parlant, il pensait que c'était fini pour lui. Il avait vraiment très peur. Il avait une petite voix enrouée, douce et un peu voilée. Il ne parlait jamais très fort, il ne criait jamais. Il était très angoissé de ces questions-là. Ses premiers ennuis avec l'Amérique commençaient à poindre à l'horizon. Il n'était pas du tout rassuré sur son avenir aux Etats-Unis. C'est pour cela qu'il a tellement souhaité s'installer en Europe.

Je l'ai donc retrouvé quand il est venu d'abord en France. Nous sommes allés le voir à son hôtel. Il avait déjà beaucoup de jeunes enfants et il était fier de montrer son petit garçon de onze ans qui était beau comme le jour. Par la suite, il s'est fixé en Suisse parce que, là, il avait une paix royale. Et là avec Oona qu'il adorait et toute sa ribambelle d'enfants, il a su enfin ce que c'était æ et jusqu'à sa mort æ que la joie de vivre.

Entretiens recueillis au magnétophone et transcrits par Georges Hacquard.

 

Georges Hacquard a été, pendant 33 ans, Directeur de l'Ecole Alsacienne à Paris. Il a fait entrer Germaine Tailleferre à l'Ecole comme collaboratrice musicale en 1976. Jusqu'en 1983, année de sa mort, elle a été responsable d'une classe de rythmique pour les enfants.

L'entretien sur Chaplin a été réalisé en 1979, celui sur Claudel en 1980. L'Ecole Alsacienne abrite l'Association Germaine Tailleferre fondée du vivant du compositeur : 109, rue Notre-Dame-des-Champs - 75006 Paris.

 

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