DARIUS MILHAUD, UN EXEMPLE...

 

par Antoine Tisné


 

Il arrive parfois que l'existence offre des instants privilégiés, comme si la Providence semblait préparer à notre insu les événements, modifiant ou bousculant ce qui nous fait souvent l'effet d'une monotonie. Ces impacts du destin peuvent avoir l'aspect d'une rencontre. Ils sont les signes sensibles d'une nouvelle étape à franchir, éclairant d'une lumière toute particulière, l'orientation d'une vocation, qu'elle soit d'ordre spirituel ou artistique.

Ma rencontre avec Darius Milhaud fut de ceux-ci. Elle se situe dans la lignée de circonstances heureuses et déterminantes pour le jeune étudiant que j'étais alors.

Bien sûr, mes camarades du Conservatoire et moi-même, connaissions plusieurs oeuvres et le prestige du grand compositeur français, mais peu d'entre nous avions eu l'avantage de l'approcher en ce Conservatoire de Paris, car Darius Milhaud donnait ses cours à son domicile.

C'est ainsi que par une matinée hivernale ouatée de brouillard parisien, je montai fébrilement - non sans quelque émotion - les marches menant à l'appartement de l'immeuble du boulevard de Clichy.

Là, je fus accueilli par le sourire de Madeleine Milhaud son épouse, qui me précédant, me guida au salon d'où quelques murmures de voix s'échappaient. Entouré d'élèves compositeurs, Milhaud officiait dans un décor pictural signé Picasso, Dufy, Braque et Cocteau. Entre le piano, le divan et le bureau couvert de papier à musique fraîchement annoté, Darius Milhaud me tendit généreusement la main et, avec un ton de voix plein de bonté, m'invita à présenter mes oeuvres récentes aux compositeurs de sa classe.

D'emblée le climat de confiance s'instaura entre nous et ne se démentit jamais par la suite, durant les années d'apprentissage. Elle forgea les liens d'une amitié solide et fidèle, dont le souvenir agit souvent encore en moi à la manière d'un baume. Moments heureux ! Moments privilégiés !

Dès le premier jour de la rencontre, j'eus le sentiment d'adhérer à une même communauté d'esprit, à un même courant de pensée qui faisait coexister l'humanisme, l'art et, tout particulièrement, la création musicale. Le salon, imprégné d'une atmosphère chaleureuse, était le lieu de rencontre des sensibilités les plus diverses, ouvert aux échanges et aux dialogues. Il représentait à mes yeux un pôle d'attraction. Aussi devint-il mon port d'attache à Paris, où plusieurs fois par semaine, les cours ayant lieu généralement le matin, je me rendais avec enthousiasme, sachant l'apport et l'enrichissement nécessaires à ma fermentation artistique et musicale que je ne manquerais pas d'y trouver. J'avais la conviction de puiser à une sorte de source d'énergie. C'est bien d'énergie qu'il faut parler lorsqu'il s'agit d'évoquer la musique et la grande stature de Darius Milhaud. Un rayonnement émanait à travers la teneur de ses propos, la clarté lumineuse de ses observations et de ses conseils quand il nous fallait présenter au piano, parfois à quatre mains, les esquisses de nos travaux. Tout entier à l'écoute de l'élève, il avait le don de la communication directe, simple, vraie, toujours appropriée, du mot juste, de la remarque pondérée; c'était un pédagogue dans l'âme.

Epris de liberté et éminemment tolérant, il savait - avec art et finesse - orienter, sans l'influencer, la trajectoire créatrice de chaque composition musicale en chantier que nous lui présentions.

Ce que l'instinct ou la nature dictait à notre imagination revêtait à ses yeux une grand importance. Elle était, à ses yeux, cruciale en matière de composition. Elle devait présider aux choix esthétiques, aux décisions à prendre quant à la réalisation sur le plan technique. Il respectait nos choix et nos décisions, et hésitait dès qu'il décelait des faiblesses dans l'orchestration, la forme, ou des failles dans la structuration du langage musical. Il invitait alors l'étudiant à rechercher lui-même la solution en l'aidant au moyen d'exemples susceptibles d'éclairer son cheminement. Méthode efficace qui révélait à l'étudiant ses capacités et son potentiel d'imagination musicale. Parfois même, et si l'élève l'acceptait, cette introspection pouvait remettre en cause la conception de l'oeuvre sur le plan formel.

Darius Milhaud brillait aussi par son sens de l'humour dont les saillies, tels des éclairs, traversaient avec parfois une légère teinte d'ironie, le rythme, la cadence de ses propos. Parmi les nombreux amis compositeurs qu'il fréquentait - Poulenc, Sauguet notamment - quelques uns l'amusaient, d'autres moins, en racontant des histoires drôles. Ainsi un jour nous vîmes arriver un compositeur russe fameux. Il lui offrit un cadeau, quelques partitions de ses oeuvres ainsi que des boîtes d'excellent caviar de Russie. Il m'avoua, non sans sourire, qu'il préférait ce dernier. Une autre fois ce fut à l'occasion d'une petite réception qu'il organisa en l'honneur de l'un d'entre nous, lauréat du prix de composition obtenu au cours d'une compétition internationale. Il lui tendit, à notre grande stupéfaction, une corbeille à papier en affirmant: "Elle vous sera utile dans l'avenir pour y jeter les critiques musicales qui seront écrites sur vos oeuvres."

Son amour de la vie, de la création, il nous les a transmis à travers le message de son oeuvre dense, immense, comme un grand fleuve parcourant de vastes étendues de Jérusalem à Rio. Un homme et un artiste exceptionnel, une référence pour notre temps. Il fut un exemple.

Merci cher Darius Milhaud.

Antoine Tisné

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