par Camille SAINT-SAENS
Cet article de Camille
Saint-Saëns a été publié initialement dans
Le Voltaire du 27
novembre 1880.
Il n'y a pas encore bien longtemps, quinze ans peut-être, un compositeur français, qui avait l'audace de s'aventurer sur le terrain de la musique instrumentale n'avait d'autre moyen de faire exécuter ses oeuvres que de donner lui-même un concert, d'y convier ses amis et les critiques. Quant au public, au vrai public, il n'y fallait pas songer ; le nom d'un compositeur, à la fois français et vivant imprimé sur une affiche avait la propriété de mettre tout le monde en fuite.
Les sociétés de musique de chambre, nombreuses et florissantes alors, n'admettaient sur leurs programmes que les noms resplendissants de Beethoven, Mozart, Haydn et Mendelssohn, quelquefois Schumann pour faire preuve d'audace. La Société des concerts était inaccessible, et M. Pasdeloup, qui, à la salle Herz, avait naguère encouragé le mouvement musical, était devenu, au Cirque d'hiver, presque aussi fermé que le cénacle de la rue Bergère : il semblait vouloir en faire une reproduction en grand, au point de vue matériel bien entendu.
Connaître facilement et à bon marché le répertoire des Concerts du Conservatoire, réservé jusque-là à quelques élus, tel était pour la foule, à n'en pas douter, l'attrait des Concerts populaires de musique classique, qui inscrivaient en tête de leur affiche : Beethoven, Mozart, Weber, Mendels-sohn, ou quelque chose d'approchant. Une fois placé sur ce terrain, il devenait malaisé d'en sortir, car le public, lancé dans une voie, ne s'en détourne pas facilement ; qu'on se rappelle les orages déchaînés dans la vaste enceinte du Cirque par la seule apparition des noms redoutables de Schumann et de Richard Wagner. Le public était venu pour entendre de la musique classique ; il lui fallait de la musique classique, et pas autre chose.
La part faite à l'école française était dérisoire ; une symphonie de M. Gouvy, quelques morceaux de M. Gounod, un ou deux morceaux de Berlioz, l'ouverture de la Muette ; voilà, si j'ai bonne mémoire, tout ce qui composait le répertoire français des Concerts populaires. Quant aux jeunes, M. Pasdeloup les accueillait en leur disant, avec sa franchise bien connue : "Faites des symphonies comme Beethoven, et je les jouerai !" Ce qui était plus facile à dire qu'à faire.
Il fallait vraiment, en ce temps-là, un entêtement singulier pour écrire de la musique. Le théâtre commençait à entrer dans la voie de défiance, où il est maintenant si bien engagé ; les concerts semblaient voués au classique et à l'exotique à perpétuité, et on pouvait prévoir, dans un avenir prochain, la mort inévitable de l'école française.
C'est alors que deux musiciens, fort épris de musique classique et sans l'ombre de dédain pour les écoles étrangères, mais Français avant tout, virent le danger, se firent part mutuellement de leurs craintes, et cherchèrent le moyen de remédier au mal. L'un de ces deux musiciens était M. Romain Bussine, aujourd'hui professeur de chant au conservatoire ; l'autre, l'auteur de cet article.
Nous étions parfaitement d'accord sur le but à atteindre ; nous différions d'avis sur les moyens d'y parvenir. Préoccupé avant tout des tendances de l'École française qui me semblait portée vers les compositions orchestrales plutôt que vers la musique de chambre, je voulais réunir des fonds, organiser de grands concerts. M. Bussine, avec beaucoup de sens, me fit comprendre qu'une pareille entreprise serait nécessairement éphémère et qu'il y aurait plus d'avantage à procéder lentement, modestement, mais sûrement. Cela se passait en 1870. Au travers de nos projets, la guerre éclata. Loin de nous abattre, elle nous démontra mieux encore peut-être la nécessité de travailler à notre oeuvre, et, le 25 février 1871, la Société Nationale fut fondée.
Le 17 novembre de la même année, la première audition avait lieu dans les salons de la maison Pleyel, rue de Richelieu, gracieusement mis à la disposition de la société par M. Wolff. Cette première audition obtint un grand succès, les adhésions à la Société vinrent en foule, et les auditions se succédèrent rapidement, composées exclusivement d'oeuvres des membres de la Société. Vers le milieu de la saison, le comité eut l'idée de donner une séance extraordinaire avec les ouvrages qui avaient eu le plus de succès dans les auditions précédentes, et d'y inviter les notabilités du monde musical.
L'effet de cette séance fut prodigieux. L'illustre auditoire ne cherchait pas à cacher sa surprise. On pouvait donc faire un programme intéressant avec des compositions nouvelles, signées de noms français ! Un pareil concert n'était pas seulement possible, il était charmant, même pour les auditeurs les plus prévenus et les plus difficiles. On peut dire que, de ce jour, le but de la Société fut atteint ; de ce jour en effet, les oeuvres françaises apparurent sur les programmes de concerts, qui jusque-là n'avaient point osé les admettre. La barrière était renversée ; le reste s'est fait de soi-même et sans efforts. S'il fallait fournir une preuve de l'influence qu'a eue la Société Nationale et du bien qu'elle a fait à l'école française, on la trouverait dans les attaques violentes dont elle a été l'objet. Elle si modeste, elle presque ignorée, a été dénoncée à la vindicte publique. On l'a traité d'«Internationale de musique», ce qui était absurde. On a voulu en faire une coterie d'intolérance et d'admiration mutuelle. La vérité est que l'intolérance est impossible à la Société nationale dont les membres se rencontrent seulement sur un point, le culte de la musique sérieuse, et se séparent sur les autres. Le comité a réuni des classiques réactionnaires et des wagnériens avancés, qui n'en vivaient pas moins dans la meilleure intelligence. C'est un cénacle, si l'on veut ; ce n'est point une coterie. Quant à l'admiration mutuelle, on devine aisément ce qu'elle peut-être dans des concerts où chaque compositeur amène son public et a par conséquent contre lui le public de tous les autres. Les succès unanimes y sont forts difficiles à obtenir, et ont, par cela même, un prix tout particulier. Une oeuvre qui réussit là est sûre de réussir partout ailleurs. La Société nationale a un grand défaut ; elle n'est pas riche, et la modicité de ses ressources ne lui permet pas les manifestations éclatantes et dispendieuses. Sur trois auditions avec orchestre, qu'elle donne chaque année, deux sont dues à la générosité des maisons Pleyel et Erard. Deux fois seulement, en 1872 et en 1875, le ministère des beaux-arts lui a accordé une légère subvention.
Cependant il arrive ce que j'avais prévu avant même que la Société fût fondée : les compositions ont une tendance marquée à délaisser la musique de chambre pour les oeuvres orchestrales. Là est véritablement le génie de la jeune école française qui manie l'orchestre avec une habilité à laquelle le monde entier rend justice. Aussi le comité de la Société nationale, qui ne reçoit pas assez de duos, de trios et de quatuors pour alimenter les programmes de ces auditions ordinaires, se voit-il adresser une foule de partitions dont il ne peut faire exécuter qu'un très petit nombre. Cette situation s'aggrave d'année en année : une augmentation des ressources de la société pourrait seule y porter remède.
Et pourtant, à mesure que l'école française se développe, il devient de plus en plus utile que ses membres aient à leur disposition les moyens de faire entendre leurs ouvrages ; il devient de plus en plus nécessaire que les compositeurs trouvent, entre l'audition intime et le grand public, quelque chose d'intermédiaire qui leur permette de tout oser, de tout essayer ; quelque chose qui, n'étant pas, comme les grands concerts, une spéculation, constitue un milieu purement artistique analogue à l'Exposition de peinture. C'est un nouveau but à atteindre pour la Société nationale. Elle l'atteindra et prendra une grande extension, ou alors elle périra, ayant atteint le but qu'elle s'était proposé d'abord. Mais, quoi qu'il arrive, elle pourra se dire qu'elle n'a pas été inutile, et qu'elle a travaillé avec fruit, dans la mesure de ses faibles moyens, au développement de l'École française.
Camille Saint-Saëns