par Marc KOWALCZYK
Marc Kowalczyk a choisi d'adopter la forme d'un entretien imaginaire pour exposer ses théories personnelles en matière de composition, qu'il désigne sous le nom générique de musique rationnelle.
Question : D'où vient le nom un peu mathématique de "rationnelle" ?
M.K. - D'abord il n'est pas pris ici dans le sens mathématique, quoique la démarche soit rigoureuse. Il faut comprendre "rationnelle" dans le sens premier : attaché à la forme. Bien-sûr, depuis le début de l'écriture musicale, les compositeurs ont des volontés rationnelles, à savoir le respect (plus ou moins large d'ailleurs) d'une forme (sonate, da capo, liedŠ). Mais dans la musique d'aujourd'hui on trouve les extrêmes : certains compositeurs préfèrent étudier d'autres principes et ne pas s'encombrer d'un squelette qui pourtant présenterait mieux leurs idées directrices ; certains autres au contraire ne voient que la forme, principe certes imaginatif (qui demande à chaque composition un esprit créatif) mais réducteur (la forme seule ne suffit pas à la musique, il manque une inspiration, un intérêt). La musique rationnelle concilie musique et raison : je dispose des sons émotifs ayant derrière eux toute une histoire (littéraire, sentimentale ou visuelle) ou un travail technique conséquent dans une forme théorique complexe et parfois scientifique, adaptée à un caractère psychologique voulu. Alors un message passe et évolue au cours de l'architecture sonore de l'oeuvre.
Question : A partir de quand avez-vous composé une musique dite rationnelle ?
M.K. : Ma première pièce fut pour orchestre, la Série 2 Mouvement A (Allegro assai), S.2M.B (Moderato) et S.2M.C (Adagio). Il est évident qu'à 14 ans je n'avais pas encore les idées majeures que se posent les compositeurs mais déjà je pensais à réutiliser des thèmes et à accentuer certaines notes. L'année suivante ce fut la période "romantique" avec Mouvement classique, S.6M.E et Conclusion, S.6M.H où tous les thèmes expressifs ont été repris dans l'Introduction, S.6M.A pour piano. En 1991 tout se bousculait : engouement pour Vincent d'Indy (Hommage, S.17M.A et articles), écoute baroque (Variations sur une marche, S.29M.A), musique facile de variété (Série 13) et musique russe (Hommage à Moussorgsky, S.17M.B). La même année j'écrivis Mardi-Histoire de la bouteille S.16M.B, qui en quelque sorte laissait présager l'esthétique rationnelle.
Question : Qu'est ce qui vous fait dire ça ?
M.K. : Alliant une histoire vécue à une structure originale, cette oeuvre étudie une succession de sentiments idéalisés concrètement. Il m'a fallu analyser (événements, émotionsŠ) l'histoire comique et trouver pour chaque élément un fil conducteur (mélodie, rythme, accompagnementŠ) : chacun des vingt blocs constituant l'oeuvre illustre un aspect particulier de l'histoire de la bouteille. Les blocs sont répétés une fois, certains s'imposent, d'autres se livrent au choix des interprètes et d'autres se dédoublent. Le choix des blocs nous montre les sensibilités des deux interprètes au sein d'une suite d'événements formant au fur et à mesure l'histoire. De même le plan de nuances sera établi par les interprètes, d'où l'idée que sur une histoire réelle se construit une histoire virtuelle et unique pour chaque exécution différente. Notons encore que cette oeuvre a une fin pédagogique car elle peut initier des enfants à une forme contemporaine sur fond classique.
Question : Ensuite ce fut le déclic, comment la rationalité a-t-elle pris le dessus?
M.K. : Par un souci entier de perfection. En effet, si la forme convient tout à fait au message que l'on veut faire passer, c'est gagné, la musique touche le public. Au début, ce fut difficile avec Orchestre, S.25M.A, une commande du Festival XIV en 1992 pour le conservatoire du XIVième de Paris. Le cahier des charges semblait utopique : un orchestre à cordes de débutants avec des instruments solistes dont un récitant (poème "il était une fois l'enfant"). L'oeuvre avait la forme : ABAC. Un thème classique divisé en huit phrases est exploité à son paroxysme. Alors que l'orchestre à cordes énonce les phrases sur une forme complexe et que les percussions offrent une dynamique colorée, les résonances du piano sont entretenues par la harpe, la clarinette et la trompette. Le point de symétrie de ces trois structures est le violon solo qui clame leurs similitudes. Les grandes familles de l'orchestre sont représentées par une expression nouvelle, l'expression de l'existence infinie.
Question : On dit que Miroir(s), S.20M.A pour flûte seule est conçue sur un point central d'improvisation et une technique hors paire; où est la rationalité dans cette oeuvre ?
M.K. : Elle tient son nom par ses notes en "miroirs" (un central et deux latéraux) avec des polarisations sur sol, si, do dièse, trois notes qui me hantent encoreŠ Sur des nuances inspirées, les rythmes sont accélérés ou inversés selon le miroir en vue. La flûte est étudiée au microscope par des effets techniques : prolongation du son, mise en valeur du silence, trajectoire sonore déviée, parasitagesŠ Cette pièce trouve sa suite logique dans Acoustique musicale concrète, S.20M.B qui rend audible à tous les principes connus de l'acoustique. Vingt-trois effets sonores sont entendus dans une suite de bon sens, propre à la musique rationnelle. Les trois plans sonores (clarinette, guitare et timbale) sont en étroite relation et leur acoustique propre est travaillée.
Question : Et c'est par thème que votre musique s'enrichit. Vous pouvez alors utiliser la rationalité dans tous les domaines que la musique peut toucher.
M.K. : Oui. Nous avons parlé précédemment de l'acoustique et dans la même perspective j'ai travaillé la vie du son dans SonsŠ, Série 18. Après un accordage impeccable de l'orchestre d'harmonie réduit, la matière musicale est étudiée en étapes égales divisées en trois temps progressifs (naturel / mécanique / artificiel) : provocation du son, grain, respiration, palpitation, éclaboussure, denture, craquement, sommeil, rêve, scintillement. Ces idées exposées à l'état brut prennent leur essor dans la suite logique de l'oeuvreŠ Et leurs idées reçues, Série 19 (commande d'État 1994) qui repose sur les concepts de notes, rythmes, nuances, effets et timbres. Les oppositions de rapports simplicité / complexité, continu / discontinu, ordre / désordre et mouvement / statisme forment l'architecture sonore. Dans une progression constante d'afflux de notes, les instruments ont tous un rôle particulier d'exposition des idéesŠ
Question : Mais c'est dans l'écriture même que votre musique vaut le nom de "rationnelle". Est-ce que l'inspiration sensible (le fond) est présente ?
M.K. : Heureusement ! Pour certains, "inspiration" signifie "classique"; et comme la musique rationnelle s'applique à tous les thèmes d'idées, la solution classique n'a pas été oubliée. Le quatuor à cordes d'août, S.15M.H alterne les tonalités de Si et Do dièse mineurs en unisson eux-mêmes alternés avec des chorals majeur / mineur sur les 24 tonalités. Tous les accords des chorals sont connus mais leurs enchaînements ne sont pas conventionnelsŠ en fonction de l'expression du moment. L'idée de base est rationnelle, à savoir les tonalités, les mesures, etcŠ De même le baroque est mis à l'honneur dans Vendredi, S.16M.E où les cellules de base explorent l'univers des gammes par tons et les tests sur les réflexes de la mémoire humaine. La recherche de brouillard sonore est facilité par les similitudes entre les différentes cellules. Dans Samedi, S.16M.F pour guitare seule, j'adopte au caractère rêveur de l'instrument ses capacités techniques (frappés, vibratos, harmoniques, rythmes, nuancesŠ). Les déplacements d'accents amènent le thème générateur en épuration mélodique. Les principes de base rationnelle s'adaptent aussi à la voix. Ainsi, Dimanche, S.16M.G décortique un thème aux quatre voix mixtes du choeur. Les phonèmes sont choisis mathématiquement en fonction de l'expression souhaitée. De même, Un long janvier, S.15M.A (commande de la chorale populaire de Paris, 1995), pour trois voix mixtes travaille le tuilage des masses vocales : sons de voyelles non attaquées, oppositions de caractères musicaux, traitement d'idées et exécution facile (approche des notions et notations contemporaines). L'exécution facile a été aussi un de mes chevaux de bataille. Rendre accessible à tous la musique contemporaineŠ le rêve. Refusant la musique pédagogique pour enfants car je compose de la musique avant tout et non pas de la "gnognotte", je laisse la possibilité à des débutants de jouer ma musique : dans Première idée, S.33M.A, j'étudie les acquisitions obligatoires d'un pianiste en l'entraînant dans une structure contemporaine et rationnelle (forme à cellulesŠ). Cette exploitation des acquis s'opère encore dans Obscures lumières contemporaines, S.6M.G où le pianiste (ou l'organiste) débutant pourra faire évoluer son art afin de faire apprécier ses qualités à travers trois notations : classique, moderne et improvisée. J'ai ajouté un effet théâtral à la musique dans Trois rêves d'enfants, S.6M.C où les trois pianistes permutent de place sur le clavier. Chacun des trois pianistes a sa personnalité musicale complexe qui peut influencer l'autreŠ des motifs reviennent, des accompagnements en combinaisons, des bariolagesŠ La musique rationnelle va même jusqu'à gérer l'atmosphère générale de l'oeuvre. Jeudi, S.16M.D, travaille de façon détaillée les notes et les rythmes avec des rapports stricts ; le ton général est une ballade libre. Un long janvier, S.15M.A utilise la notation contemporaine pour imposer une ambiance de calme tandis que Tramixten, S.12M.A (commande de l'ADDM 79, 1995) expose toutes les combinaisons de cinq notes et de dix rythmes avec des cellules mères à développer aux percussions. Mais en plus de cette idée mathématique, l'atmosphère générale est fixée : la Chine devra s'imposer. En plus des principes rationnels, il faut une idée directrice pour l'inspiration. Dans Répétitions, Série 14, pour quatuor de flûtes, des cellules de 18 mesures se succèdent en diversifiant leurs répétitions par les notes, les rythmes ou les nuances. Le rythme est étudié dans Duo de mars, S.15M.C avec des changements continuels de mesures et une difficulté technique adaptée à deux saxophonistes de niveau supérieur. Les douze notes de la gamme sont énoncées en deux séries qui forment un parfait équilibre dû à des additions égales en hauteur et longueur. Comme on le voit la musique rationnelle comporte deux facettes : une idée complexe et rigoureuse à l'extrême domptée ou dirigée par un but logique, un message à respecter.
Question : Vous avez même réussi à dompter l'irrationnel comme le spectacle ou le hasard. Expliquez-nous comment ?
M.K. : Le spectacle est facilement contrôlable, il suffit d'imposer une mise en scène, une règle de jeu. Dans Un damier libéré, Série 22, la musique se développe entre deux équipes d'interprètes qui se déplacent sur la scène selon des règles précises. Et ils pratiquent leur instrument selon qu'ils bougent ou restent immobiles. Mise à part cette musique à scandale, j'ai pu orienter le hasard dans Sacraléa, S.16M.A. Cette pièce étudie l'aléa humain sur trois ordres progressifs : de la liberté totale, à un total contrôle des instruments. Il s'agissait de bloquer tous les domaines où l'aléatoire pouvait entrer et de faire jouer aux interprètes une musique pensée et non écrite. Pour cela, la musique rationnelle m'a été d'un grand secours : elle a rationalisé toutes les possibilités de jeu et ainsi le hasard ne paraissait plus imprévuŠ
Mon esthétique permet d'explorer une seconde nature de la musique : Pour une danse, Série 31 (commande du Festival Aujourd'hui Musiques de Perpignan, 1996) pour flûte et piano, reflète une gestuelle imaginaire entre deux acteurs dans un climat «aléatoire» de tourmente (extra-complexité d'écriture) et d'inquiétude (minimalisme); un chorégraphe ouvert pourrait aisément penser à une pantomimeŠ
Question : Parfois, lorsqu'on s'intéresse aux analyses de vos pièces, on est surpris par certaines idées de départ : graphiques sur papier millimétré, lettres de l'alphabet, taches de toutes les couleurs sur papier musique, noms des pays sur la partitionŠ Est-ce un procédé ludique ou une idée sérieuse et comment y intégrez-vous la rigueur musicale ? Aussi, la musique réussit-elle à traduire cet état d'écriture ?
M.K. : C'est surtout une recherche d'originalité, une nouveauté d'écriture à la base. Dans Final d'orchestre, S.25M.B, la partition peut se réduire à deux feuilles de papier millimétré où sont marqués une quantité de traits. Il faut savoir que chaque trait représente un motif et chaque fois qu'un instrument l'intersecte, il le joue. L'idée est simple, mais complexe à réaliser. Dans Alphabet, Série 32, les lettres sont codifiées en notes et en rythmes, et les deux violons jouent ces codes. Il en résulte des appuis harmoniques peu résonnants tout comme dans Voce I, S.5M.A où les poèmes possèdent aussi leur propre idée d'exploitation musicale avec le piano. Quant à Voce II, S.5M.B, les noms de pays dictés servent de barres de mesures aux chants qui s'y dégagent. Là encore, la partition pourrait être résumée à une unique feuille munie d'un mode d'emploi musical. J'aime voir la clarté d'une partition sur une feuille où tout est mentionnéŠ Il se trouve qu'à l'écoute, on décèle bien ce mode d'écriture, on se dit : "c'est du morse, etcŠ". Le but est atteint : l'écoute rejoint l'écriture et l'idée (le concept de départ).
Question : On a pu entendre, lors de votre résidence à Thouars, quatre oeuvres déjà connues regroupées dans Mixtition, Série 21. Ce n'est pas la première fois que vous réutilisez vos matériaux Š
M.K. : Non et ce n'est pas par manque d'imagination mais plutôt par un souci d'unité entre mes pièces. Le premier matériau que je réemploie souvent sont les trois notes "sol, si, do dièse", et ce dès que l'occasion se présente. J'ai même dans Hopasko, S.16M.C (commande de l'ADDM 79, 1995) pour ensemble de guitares, utilisé exactement la forme de la Pastorale d'été de HonnegerŠ dans Voce II, S.5M.B, mon poème "il était une fois l'enfant" de S.25M.A. Vous voyez le suivi des idées. Dans Air de décembre, S.15M.L, le clarinettiste joue en fait Miroir(s), S.20M.A et un thème classique en Fa majeur ; bien-sûr avec des transpositions et des modifications. Vous faites allusion à Mixtition, Série 21 (commande de la ville de Thouars, 1995) qui comme son nom l'indique mélange des pièces : la première partie est constituée de la superposition parfaite de Introduction, S.6M.A et d'Inspiration de février, S.15M.B; la seconde partie allie Miroir(s), S.20M.A et Acoustique musicale concrète, S.20M.B. C'est une idée originale de mêler ses propres pièces en prenant par exemple les notes de l'une avec les rythmes de l'autre.
Question : Quels sont vos projets d'écriture ? Il me semble évident que vos séries vous servent à gérer les idées d'exploitations musicales et que les mouvements les décomposent ; alors à quelle série (ou quelle idée) allez-vous travailler ?
M.K. : Ah, beaucoup d'idées donc beaucoup de projetsŠ Vous aviez parlé précédemment de touches de peinture sur du papier musique, c'est l'idée de Genèse, Série 3, musique humanitaire (confiée à une association). En fait, chaque couleur représente une note et chaque tableau une idée scientifique sur la conception de la terre. Sinon il y a plusieurs concepts : discours / goutte d'eau, science, moyen âge / renaissance, liberté totaleŠ mais jusque là rien encore de bien précis. Il ne faut pas se bousculer, la musique vient à nous et le compositeur l'oriente.
Question : Actuellement, le nom de "musique rationnelle" est-il bien ancré dans la vie musicale d'aujourd'hui ?
M.K. : Bon nombre d'organisateurs inscrivent sur leur programme "musique rationnelle" lorsqu'il s'agit de ma musique. Une association (Mouvement Musique Rationnelle) s'est même créée afin d'organiser des manifestations diverses sur cette esthétique. Et c'est bien, car la musique rationnelle, même si son nom peut rebuter certains, est conçue sur une idée de base simple et abordable par tous. Je souhaite ainsi rendre plus populaire la musique contemporaine, toucher plus le public et certains musiciens.
Question : Pourquoi cet entretien sur la musique rationnelle ?
M.K. : Je voulais écrire un article sur mon esthétique à la demande de beaucoup de musiciens. De plus, j'estime qu'en plus de l'écoute, s'impose parfois un support écrit afin d'approfondir le "comment-pourquoi" de l'oeuvre. La musique rationnelle est une esthétique à part entière, une musique du bon sens, une musique conçue d'après un raisonnement logique.
Marc Kowalczyk