L'HISTOIRE EN OTAGE

 

par Bertrand DUBEDOUT

 


 

J'ai beau feuilleter fébrilement la presse quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, la presse locale, régionale, nationale, internationale, la presse généraliste, spécialisée, féminine, religieuse, scientifique, diplomatique, informatique, macrobiotique et pour ce qui me concerne plus étroitement, musicale, zapper hystériquement sur le faisceau hertzien et hyperfréquentiel, lorgner dans les fibres optiques, je ne lis, n'entends ni ne vois personne s'alarmer d'un fait qui ne laisse pas de m'inquiéter: la prise en otage de l'histoire et ses subséquentes et fâcheuses retombées.

Ainsi, dans le monde musical contemporain, devient-il de plus en plus téméraire, sinon franchement déplacé, de parler de musique, d'exprimer d'emblée une sensibilité, c'est-à-dire un rapport sensible au monde, au visible, à l'invisible, tout simplement une poétique musicale (on déduira d'un vocabulaire aussi fruste la nature profondément provinciale de l'auteur de ces lignes). Ainsi devient-il truculent, sinon obscène, d'ouvrir directement sa partition et d'en proposer une lecture à ses interlocuteurs ou une audition à son public. Malheur à l'étourdi qui omet de citer tout d'abord à comparaître la Très Importante Justification de toute entreprise artistique digne de ce nom: l'Histoire. Ou plus exactement la Vérité Historique - appelée aussi Nécessité Historique - car l'Histoire, capricieuse et lunatique comme on la connait, serait bien capable de commettre quelque bourde et de tout flanquer par terre (on l'a laissée baillonnée dans le placard ).

 

En lieu et place d'un témoignage sur l'authenticité artistique du geste créateur, sur ses motivations profondes, la Nécessité Historique est ainsi conviée manu militari à justifier par avance du fait qu'en aucun cas le créateur n'a pu se tromper avec l'Histoire (se tromper d'histoire?) et que très conséquemment, sa musique ne saurait être autre que ce qu'elle est. Comme il arrive fréquemment en de tels cas, cette invocation fait basculer le discours et la démarche dans l'hégémonie pure et simple; la quête de l'humain devient guerre de conquête. Depuis la malheureuse phrase de Schönberg, qui déclarait avoir découvert avec le dodécaphonisme le système qui assurerait la suprématie de la musique allemande pour cent ans, en passant par le procès en nullité historique d'Adorno envers Stravinsky, et les déclarations de Boulez sur l'inutilité des compositeurs n'ayant pas compris la nécessité du dodécaphonisme, les assauts idéologiques ont confiné les compositeurs osant tenir pour suspectes d'aussi inébranlables vérités dans un véritable " bantoustan artistique ", compositeurs au rang desquels il faut ajouter ceux qui n'ont pas su clamer avec suffisamment d'autorité leur aveu dans la science, science en tant que mouvement de l'histoire, en tant que seule raison aujourd'hui concevable, en tant qu' idéologie de progrès: pas un discours sur l'avenir de l'art musical qui ne soit un discours a priori scientifique.

 

Aux professionnels surarmés de la guerre avant-gardiste, les nostalgiques d'un ordre ancien n'opposent, curieusement, que des arguments symétriquement fondés sur la Vérité Historique, substituant à la science cybernétique une sorte de darwinisme musical en vertu duquel l'atonalisme, selon Benoît Duteurtre " (...) n'est pas le prolongement, mais la négation même de l'histoire.(...)" (1), et en fonction de quoi, au terme de ce qu'il faut bien appeler une Erreur Historique - quasiment envisagée sous l'angle d'une erreur biologique - l'art musical reviendra aux sources de son immémoriale sagesse pour prolonger ainsi "(...) le mouvement continu de l'histoire" (1). Il faut observer au passage chez les uns comme chez les autres une commune obsession de la continuité de l'histoire, et tel compositeur campé devant son ordinateur fera preuve d'autant d'acharnement à prouver qu'il est bien l'arrière-petit fils de Beethoven que son détracteur à lui démontrer combien il ne l'est pas. Le geste créateur doit d'abord présenter ses papiers, son extrait de naissance, sa carte du parti, son arbre généalogique. En art, tout enfant trouvé sera remis dans son panier et confié au fil de l'eau, comme du bois mort emporté par la crue.

 

Enfin, ultime et suprême validation de la Vérité Historique: le marché. Elle s'applique uniformément à Pékin, Buenos-Aires, Moscou, Le Cap, New-York, Paris. Abolissant les frontières, elle est donc le seul vecteur possible de valeurs universelles, vérifiables, quantifiables (donc fiables...). Aucune erreur possible, et pas de baratin s'il vous plait! Votre oeuvre s'est vendue, ou ne s'est pas vendue. On mesure à l'aune des parts de marché la nécessité du produit et sa qualité artistique. Le public n'est plus un auditoire, engagé dans une relation vivante, participante à l'oeuvre, mais un groupe d'acheteurs, de consommateurs, représenté par des panels, forme contemporaine de quantification anonyme. On trouve dans la bouche de maints artistes, commentateurs, producteurs, hauts fonctionnaires de la musique, l'affirmation qu'en définitive les bonnes oeuvres sont celles qui ont su percer le marché. Certes, beaucoup de grandes oeuvres ont obtenu un immense succès. Certes, on a vu des populations adhérer en masse à de très belles idées. On en a vu hélas aussi plébisciter la peste.

 

Ne serait-il pas grand temps de mesurer le danger de cette instrumentalisation de l'histoire, de cette prise en otage de l'histoire, procédé totalitaire, procédé des plus effroyables dictatures de ce temps, comme des plus extraordinaires démissions face aux forces d'anéantissement des êtres et de la pensée ? Faut-il rappeler, pour prendre un exemple proche et actuel, que le sans-frontiérisme, seule Nécessité Historique du moment, a été jeté à la face de plusieurs républiques de l'ex-Yougoslavie au moment où celles-ci voulaient prendre leur distance avec les velléités dictatoriales de Belgrade, renvoyant les barbares des Balkans à "l'historique" barbarie des Balkans ? N'y a-t-il pas dans cette invocation rémanente une très profonde peur de l'art, dans cette obsession de la continuité une peur du désordre, une peur du vivant, subversif, imprévisible, invendable ?

 

Mais voici que je m'éloigne pompeusement de mon statut provincial et de ses subséquents déterminismes. Osant à peine avouer la paternité d'oeuvres qui ne soient Filles de l'Histoire, Produits de la Science ou Championnes à l'Export, osant encore moins suggérer que mon ambition est le partage plus que la démonstration, et que mon champ de sensibilité n'exclut ni l'art et son histoire, ni la science et ses outils, je m'en vais de ce pas retourner gratouiller quelques herbes dans mon jardin secret. Ma seule occupation sérieuse, en vérité...

 

Bertrand Dubedout

 

1. Benoît Duteurtre: Autopsie d'un système, extraits de Requiem pour une avant-garde (Ed. Robert Laffont, 1995) parus dans "Le Monde de la Musique" d'avril 95. Retour au texte

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