par Vincent D'INDY
C'est avec un profond sentiment d'émotion que je viens ici rendre hommage au grand musicien disparu et toujours regretté.
Emmanuel Chabrier ! &emdash; Ce nom évoque pour moi tout un passé de luttes mais aussi de grandes joies artistiques, un passé où l'enthousiasme pour les belles choses était comme une fonction nécessaire de l'existence.
Enthousiaste certes, Chabrier le fut plus que personne au monde. Bien de reste, comme tant d'auteurs hélas, absorbé dans son nirvana, il vibrait, lui, &emdash; et avec quelle exubérance ! &emdash; au contact de toute oeuvre de beauté; et il savait traduire son enthousiasme par des mots tellement justes en leur triviale distinction (s'il est permis d'accoler ces deux termes) que ceux qui les ont entendus alors ne les ont point encore oubliés.
Cet enthousiasme qui a besoin de se communiquer aux autres, c'est la caractéristique même de toute l'oeuvre de Chabrier.
Tantôt il déborde en éclats subits et inattendus, tantôt il s'épand mystérieusement en de rares et chatoyantes harmonies. C'est à ce point de vue de la recherche des sonorités et des harmonies nouvelles qu'on peut regarder Chabrier comme le père de notre moderne école musicale française, avec cette restriction toutefois qu'il ne prodiguait jamais ces vêtements harmoniques sans raison et qu'il savait les ménager habilement afin d'en parer avec logique le mot important ou la situation frappante.
Mais ce n'est pas du musicien créateur que je veux parler ici; depuis longtemps ses oeuvres parlent pour lui, c'est donc seulement à l'homme bon et à l'ami sûr que je veux apporter le tribut d'une affection qui a survécu à la triste séparation.
Toute sa vie, Chabrier a ignoré la haine, jamais je ne l'ai entendu manifester pour un confrère d'autre sentiment que de l'admiration ou de la bienveillance: aussi était-il accueillant pour les jeunes, et, sans leur céder ce qu'il trouvait de défectueux en leurs oeuvres, il avait de ces mots qui restent gravés dans la mémoire de ceux auxquels ils furent adressés.
Qu'on me permette une anecdote personnelle. C'était dans les premiers temps de notre mutuelle connaissance, après l'audition, à la Société Nationale, de ce charmant Lamento pour cor et orchestre qu'on ne joue pas assez dans les concerts et qui avait gagné toute ma sympathie.
Je venais de terminer une oeuvre que je trouvais folle et que j'estimais ne pouvoir jamais être présentée dans son entier. Un soir que nous étions seuls dans ce salon de la rue Mosnier que tous ses amis ont fréquenté, je me risquais à lui jouer les trois pièces constituant l'oeuvre en question. Il suivait attentivement sans rien dire. A la fin, croyant discerner dans ses gros yeux si vifs et si bons comme une marque d'improbation, je murmurai, craintif: "Alors, tu n'aimes pas ça ?" Aussitôt, le brave ami se jette sur moi, et avec une voix d'enfant qui pleure: "Eh! bonnes gens ! tu vois donc pas mon petit que je mouille mon gilet!" Jamais encouragement, à part ceux du père Franck, ne me fut plus précieux que celui-là.
Si Chabrier a créé des oeuvres qui resteront, c'est parce qu'il avait du coeur, c'est parce qu'il sentait vivement et qu'il savait traduire en langue musicale tout ce qu'il avait senti.
Le coeur, il ne faut pas l'oublier est la clef même de la création artistique. Les combinaisons savantes, les ingéniosités d'écriture, les sensualités affinées peuvent certes offrir un très grand intérêt, mais comme tout cela s'estompe et disparaît auprès d'un véritable élan cordial qui va frapper l'auditeur droit à l'âme !
Chabrier fut un compositeur éminemment expressif et sincère, c'est ce qui le fit grand; il fut consciencieusement traditionnel, c'est ce qui le fit original; enfin, il fut bon, et c'est bien à lui qu'on pourrait appliquer la parole de Cicéron sur l'orateur idéal: vir bonus, dicendi peritus.
Oui, mon vieil ami Emmanuel, reçois ici le souvenir ému du camarade de lutte, de travail et d'enthousiasme, reçois l'admiration de l'artiste et le témoignage d'affection d'un ami sincère qui ne t'oubliera jamais !
Vincent d'Indy