UN HOMME RAYONNANT

 

 

par Valery ARZOUMANOV

 


Les 17 et 18 décembre 1992, à Voronej, en Russie, interprétée par l'Orchestre Symphonique local sous la direction de Vladimir Verbitski, "présentée" par Iouri Boutsko, a eu lieu la première de la symphonie du compositeur français Olivier Bernard.

Le destin de cette oeuvre, écrite il y a près de 30 ans, n'a pas été particulièrement placé sous le signe du succès. Charles Munch, à qui elle était destinée, ne réussit pas à la jouer, il mourut avant ; d'autres, à sa suite, ne le purent pas non plus ou ne le voulurent pasŠ Pendant tout ce temps-là, l'opus resta sur le bureau du compositeur, sans que personne s'en soucie.

Mais le destin d'Olivier Bernard lui-même, n'est pas tout à fait ordinaire. Il a aujourd'hui 68 ans. Il a été, au Conservatoire de Paris, l'élève de Yves Nat et de Nadia Boulanger, en piano et en orchestration, mais officiellement il n'y a pas étudié la composition.

Il a longtemps occupé le poste important de "directeur de la musique" à la Comédie Française et dirigea le conservatoire de Boulogne-Billancourt. Puis il laissa tout tomber et s'en fut en Normandie, en pleine nature, où il vit depuis déjà un quart de siècle dans une très grande propriété au bord de la Manche à Saint-Pierre-en-Port. Désormais à la retraite, il a gagné pendant vingt ans son pain quotidien en enseignant le piano au Conservatoire de Rouen.

Pourquoi un tel homme a-t-il fui Paris ? "Il y a tant de raisonsŠ", répond évasivement le compositeur.

En écoutant la musique de Bernard, on comprend tout de suite. Elle n'est pas conventionnelle. Ce n'est d'ailleurs pas là une affaire de style. En cherchant bien, ici ou là, Olivier Bernard aurait évidemment fini par trouver une "place" à Paris. En vérité, le problème réside dans le fait qu'Olivier Bernard est un type d'homme à qui ni cette ville, ni les années 60 ne pouvaient convenir.

La musique, pour Olivier Bernard, est un don de Dieu. Le compositeur travaille lentement, à tâtons, se soumettant à sa seule logique interne, à l'impulsion, et non aux impératifs du marché ou d'une carrière. Il est, me semble-t-il, incapable de flatter ou de feindre, et, bien plus encore, incapable de plier son don à la mode ou à la conjoncture. La critique parisienne, si semblable à un troupeau de moutons, n'a ni remarqué ni lu les quelques opus du compositeur, joués en leur temps épisodiquement : exactement de la même façon que, dans la mère Russie, les communistes, en cette nouvelle Babylone, devaient chanter en choeur les louanges de l'avant-garde "historico-progressiste".

 

Olivier Bernard n'est pas un avant-gardiste. Sa musique n'est pas faite pour frapper ou épater. Son mystère se réalise dans les profondeurs d'une harmonie tonale complexe. Que l'on me permette un parallèle avec Prokofiev, Honegger et Hindemith. Son langage harmonique ne passe en aucune manière par le biais de l'intellect. La technicité d'un Messiaen n'est pas son fait.

La rythmique d'Olivier Bernard n'est pas non plus révolutionnaire, mais, même si parfois elle est trop inerte à mon goût, elle reste toujours vraie : c'est un être rythmique authentique, organique, comme une respiration, sans exotisme, construit sans "béquilles", reposant sur des qualités purement nationales, parfois contradictoires &emdash; l'impulsivité et le confort, l'élégance et la discrétion. Les contours mélodiques sont précis, clairs, proches quelquefois du folklore français sans aller jusqu'à la citation. L'orchestration d'Olivier Bernard est juste, pure ; on n'y décèle pas l'ombre d'une séduction par les timbres. Il n'y a pas non plus, dans cette musique, de réthorique littéraire. Les titres des oeuvres, eux-mêmes, &emdash; Symphonie, Quatuor, Sonate &emdash; sont tout à fait ordinaires, habituels. Presque comme au bon vieux XIXème siècle.

 

La symphonie d'Olivier Bernard, jouée à Voronej &emdash; elle est d'ailleurs la seule à figurer à son catalogue &emdash; se distingue par toutes ces qualités ou ces défauts. Qu'est-ce qui séduit dans cette musique ? Elena Ragozina, la critique de Voronej, à mon avis l'a parfaitement exprimé : "Š profonde dans sa perception du monde, très cordiale et pleine de beautéŠ" (Le Courrier Indépendant, Voronej, 24.12.92).

Ici réside, à mes yeux, la plus haute qualité : cette musique est identique à son auteur. La ressemblance de portrait est totale.

Le caractère organique, la sincérité, la liberté intérieure, la légèreté, la bienveillance, l'honnêteté, toutes ces épithètes viennent aussitôt aux lèvres lorsqu'on s'entretient avec Olivier Bernard ou que l'on écoute sa musique. Il y a aussi une part considérable d'incertitude vis à vis de lui-même et de réflexion. Ce sont probablement les conséquences de son inhabituel parcours de compositeur. D'où, sans doute, les longs intervalles dans sa création, ainsi que, en partie, la modestie du catalogue. Par bonheur, le "poids" d'un compositeur ne se mesure pas qu'à la quantité d'opusŠ

La symphonie d'Olivier Bernard, à quelques détails près, fut bien interprétée à Voronej. L'Orchestre a joué avec fougue, et V. Verbitski a "mené son affaire" avec force et assurance. Agé de 65 ans, le compositeur pleura d'émotion lors de la générale. Puisse-t-il y avoir plus souvent de pareilles larmes dans le monde !

 

Valéry Arzoumanov

(Traduit du russe par Hélène Desgraupes)

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