par Patrice SCIORTINO
Les apparences de l'univers ne sont pas de nature à avouer ses essences. Formes, couleurs, sons, parfums, mouvements ou inerties dénombrent leurs variétés en multipliant leurs correspondances dans une valse étourdissante dont l'effet est davantage de nous tromper sur la réalité que de nous la faire connaître.
La poésie est un délire révélateur.
Par ses connections imprévues et pourtant fondamentales, par ses raccourcis suggestifs, par ses identifications éloignées et ses vertiges impressionnistes, elle rétablit les liens véritables en unissant les carpes et les lapins dans un hymen initial mais lointain et perdu, et résurge les structures profondes quoiqu'invisibles en retraçant la généalogie des espèces mentales par la violence perforatrice de sa perspicacité qui creuse la chair universelle jusqu'à goûter le viscère fragile générateur de vie.
Bien entendu quand on dit "poésie" il ne s'agit pas plus du langage rythmé-rimé que du coucher de soleil stigmatisé en trumeau ou de quelque odeur de résonance évocatrice, mais de cet anneau sacré autant qu'insaisissable où se retrouvent fondus sans passer par un laboratoire littéraire ou pictural, la couleur fluviale du sang et le dernier reflet crépusculaire de l'hiver saharien, prouvant ainsi par leur fraternité que le souffle alimentaire de nos pensées est de même essence que les vibrations de la lumière. Au travers des myriades de siècles la vitesse et l'immensité se conjuguent, grammaticalement, pour rouler dans le vide, des populations de sphères enragées de cinétique, puissants véhicules d'existence éphémère.
Pourquoi une science ?
Parce que, comme elle, elle identifie des différences en livrant leur nudité Parce que, comme elle, sa marge d'erreur est un couloir permanent vers la connaissance.
Parce que, comme elle, elle abuse momentanément en construisant toujours une nouvelle raison.
Parce que, comme elle, elle organise un angle de vision où la perspective se justifie pour un temps donné dans un espace choisi.
...comme elle, elle invoque des preuves improbables avant de les avoir certifiées.
...elle réinvente des univers intérieurs en bannissant l'évidence et nous contraint de trouver une solution aux sept propositions d'atteindre la lune que Cyrano nous jette au visage comme une tarte qui s'écrase et nous aveugle mais nous oblige à rompre avec le quotidien.
A l'inverse, je pourrais évoquer les cuivres "Baudelairiens" ou éclairer les fresques "Beethoveniennes", ou paraphraser l'aventure "Chateaubriandesque" au Meschacebe ou comparer les projections de Delacroix aux festins du Caravage ou encore dénoncer la contradiction inacceptable qui sépare les cartes antiques du ciel d'avec les planisphères qui leur étaient contemporains, et peut-être me contraindre d'expliquer l'admiration que suscitent les marmoréennes caryatides comparées à l'émotion furtive aspirée par les tempêtes de Turner, et dans un dernier sursaut décrypter en notation musicale la fuligineuse histoire olphactive que récitent pour nous les jardins d'Hispahan et je n'aurais fait que conforter ma théorie, même si, pour l'atteindre, il me fallait traverser l'absurdité des eaux de l'incertitude.
Mais le poète n'est pas un scientifique.
Contrairement au "convenu" la mensuration exacte ne sert pas toujours la science, car, d'un coté elle l'obligerait à réviser la conception même de parité dimensionnelle qui est une abstraction irréelle et d'un autre elle enfermerait les systèmes dans des orbites et ces mêmes orbites dans d'autres systèmes, ce qui fixerait les dépendances aux limites de l'obstruction, le CONCEPT ayant par nature un pouvoir d'exclusion.
Le serpent pacifique du poète s'infiltre et traverse toutes les frontières comme un fil magique qui draine les similitudes et dénonce les dissemblances. Lui fixer une résidence serait une même hérésie que de lui imposer un squelette.
Alors
Rien n'est plus dangereux pour la poésie que la littérature qui la colonise et se pare de ses richesses.
Rien n'est plus sournois pour la poésie que la musique qui se fond en elle.
Rien ne lui est plus néfaste que les "arts" qui s'en nourrissent et s'y substituent.
Trois dagues qui assassinent le sujet avant même qu'il n'entre en scène.
Mais alors, qui est-elle ? De quoi parle-t'on quand on la nomme ? Comme tous les grands supports de vie elle échappe à toute préhension mais inhibe toutes les entreprises de l'esprit et perd son essence dans chacune d'elles comme d'ailleurs l'âme se perd quand elle se glisse dans un corps pour exister et réciproquement elle transforme son objet. Que dire d'un être vivant qui pour témoigner de la présence de cette vie l'arracherait de lui-même pour la présenter dans son intégrité! Trop métaphysique pour se passer du réel qui la transporte comme il véhicule sa racine linguistique, trop vivante pour être distincte des servitudes, trop essentielle pour être seulement mentale la poésie recouvre toutes les expressions et ne se reconnaît vraiment dans aucune.
Accusez-la d'être mystérieuse car c'est sa faute qui est aussi son être.
Après avoir dit ce qu'elle n'est pas et avant de dire ce qu'elle est, il faut chercher où elle est.
Oserai-je dire encore une fois que pour parler spécifiquement de poésie en musique il faut exclure tout ce qui a recours à la littérature y compris l'évocation et l'invocation. Reste la musique pure. Pourquoi ne pas avoir commencé par là ? Parce que, à mon sens il fallait utiliser cette procédure de purification pour atteindre "LES CAVES".
Que serait la terre ou n'importe quel astre si nous le définissions seulement par sa surface! Eclairer les grottes, creuser au delà du visible et reconstituer les galeries effondrées par le poids de la culture.
Le patrimoine nourri par la poésie l'écrase.
une lumière embrassant l'ombre l'anneau de la translation constante qui nous diffère du temps zéro, immobile, mortel le discours des sons débarrassé de tout artifice authentique
Patrice SCIORTINO