Un peu d'Histoire avec une histoire !

 

par Patrice SCIORTINO


Imaginez qu'un martien fasse un séjour sur la Terre et découvre une partition impriméeŠ imaginez ensuite qu'il retourne chez lui et fasse un rapport sur ce qu'il a vu ou entenduŠ

On connait mal ses contemporains et la vérité sur une époque ou une technique se révèle souvent très longtemps après son existence propre.

Le hasard (en est-il vraiment ?) m'a fait découvrir un graveur danois, Graal Wieller Hanzen, d'une exceptionnelle minutie reconnue des spécialistes et dont le talent le plus notoire est d'avoir si parfaitement réalisé ses oeuvres graphiques abstraites &emdash; et cependant réalistes &emdash; que des chapelles d'artisans devenus disciples les ont représentées en objets symboliques d'une précision à la frontière supérieure de l'imaginable tout en poursuivant ses recherches.

Sa disparition bien antérieure à notre modernité ne permet pas de le situer chronologiquement avec l'exactitude que sa probité professionnelle mériterait mais les étourdissantes ramifications issues de ses travaux compensent largement l'ignorance de son histoire.

De véritables sectes unissant les compagnons de son art, d'une diversité multitudinaire en même temps que radicalement unifiée pratiquent sa technique selon des règles si mystérieusement respectées qu'on ne sait à qui attribuer telle ou telle de ses créations.

Depuis quelques années, plus aucun érudit se réclamant d'authenticité n'ose avouer qu'il ignore son nom, même s'il n'est pas encore familier de ses gravures rigoureusement effectuées en noir et blanc et visibles dans une liste grandissante de pinacothèques publiques.

Leur originalité réside dans leur présentation en cahiers plus ou moins épais comme s'il y avait une implacable succession entre les éléments constitutifs. La difficulté de synthèse étant dans la laborieuse vision de comparaison parentale entre ces figures distantes par la pagination et pourtant tissées dans un déroulement indiscontinu.

L'absence absolue de couleur et de caractère figuratif est souvent l'objet d'une accusation de sécheresse mais la rigueur engendre un lyrisme occulte et puissant.

La sémiologie de base, à la fois objective et complexe, peut s'étudier actuellement au travers de millions d'exemplaires réunis sous des intitulés partitifs dont le rapport avec le contenu est insaisissable, et certains esprits critiques y dénoncent un mensonge volontaire pour exciter la perspicacité des chercheurs.

L'éloquence discrète mais intense de ces signes miniaturisés, dont la confusion significative a certainement retardé la vulgarisation, serait encore méconnue même des actuels fanatiques si elle n'était rendue publique dans des assemblées maintenant fréquentées par un grand nombre d'adeptes.

Je me suis donc moi-même rendu à l'une de ces réunions pour en observer passionnément le déroulement.

Une ou plusieurs personnes installées sur une scène centrale ont pour mission de faire connaitre au public des planches qu'eux-mêmes ont décryptées à l'avance exactement comme l'officiant d'un quelconque culte transmet une croyance selon un rituel.

Et, comme dans un culte, l'exégète utilise les objets symboliques, minutieusement ciselés dans des matériaux nobles issus uniquement du bois et du métal semblant, d'après les auteurs, être la restitution volumique exacte de la gravure plate bidimensionnelle et anachromique.

Et ces outils ne sont pas, comme on pourrait s'en satisfaire, simplement exposés mais manipulés par les présentateurs avec une habileté étrange, les faisant changer de profils, les reprenant, renversant, bouleversant de manière à ce que toutes les facettes en soient observables par les personnes du lieu, fussent-elles les plus éloignées en espace ou en conviction.

L'effet de ces démonstrations semble avoir sur les spectateurs un impact magnétique car il est presque de règle que, lorsque le manipulateur interrompt son message quelques instants, visiblement épuisé par l'effort qui l'oblige à en faire admettre le sens par les spectateurs, ceux-ci, mécanisés et tétanisés par une foi collective, frappent leurs mains les unes contre les autres comme si ils s'infligeaient une punition rétroactive.

A cet instant, je me suis senti traversé par une sensation douloureuse en comparant la maladresse enfantine de ce combat manuel pathétiquement primaire et la jonglerie médiatique et divine (vox populiŠ) des acteurs réunis sur la scène. Cette réplique animalement pitoyable et émouvante était-elle Šla signature de l'adhésion au culte ? Šune supplique pour que les graveurs recommençassent ? Šou l'arrachement du papillon à sa chrysalide ?

Štoujours est-il que, l'agitation des mains terminée, laissant l'assistance dans une dévotion qui oscillait entre la fraternité et la servitude, je me suis retourné pour me situer : des yeux étaient fermés, d'autres écarquillés, les miens étaient mouillés !

Mon voisin, probablement affecté d'un nature visuelle qui l'empêchait d'examiner de loin la gravure installée sur le chevalet central, en avait une petite sur les genoux que je supposais en être la reproduction une fois encore miniaturisée.

La sortie de ces visites collectives réitérées est poignante. Les visages sont réfléchis, transportés ou prostrés, absorbés par l'effort de compréhension, le regard probablement usé par l'observation des gravures trop éloignées de leurs yeux.

Certains continuent chez eux à chercher le secret de ces dessins sur du papier que rien ne distingue de l'ordinaire. Mais la curiosité m'immobilisant parmi ces fanatiques missionnés dans leur idéal, j'ai été intrigué par les conversations qui flambaient d'adjectifs substantifiés concernant les couleurs, les volumes, les dimensions, les structures, bref tout un vocabulaire pictural et plastique dont visiblement (impossible d'employer un autre adverbe) les graveurs étaient absolument privés.

Les mots comme: horizon, paysage, sensualité, onctuosité, profondeur, brillance, arc-en-ciel éclataient à mes oreilles d'une manière si imprévisible que je peinais à croire que ces gens fussent ceux de la salleŠ et je me surpris à comparer la pauvreté du bois mort qui engendre le feu, la noirceur visqueuse du pétrole qui permet de traverser les ciels, et la fragilité épidermique du corps humain qui fabrique des fusées.

NON ! il s'agit bel et bien de l'invention du graveur danois Graal Wieller Hanzen quand on entend parler de fresques polychromes, mais à quel endroit du coeur la mutation s'opère-t-elle ?

Ici intervient alors un curieux personnage qui n'est certes pas un graveur, ni non plus un manipulateur, rarement spectateur, animé d'une supériorité qui remet en cause toutes les étapes de la gravure, balaye l'histoire d'une vague immense, comparant les similitudes, justifie les contradictions, accuse l'ordre et innocente la simplicité, explique le trait et voudrait la ligne anguleuse quand elle ondule et souple quand elle accroche, puisant les sanctions dans la sociologie, détectant les racines du plaisir dans des critères mobiles personnels et rectifiant les ravages du temps sur la pâleur de l'encre utilisée.

Cependant, un jour, négligeant d'observer le deuil dont les points et les traits maculent le linceul du papier, j'écoutais enfin l'exhalaison d'un murmure, tantôt comme une plainte de l'âme, tantôt comme la frange arrachée d'un hymne.

Et si l'on aiguise son attention, chaque manipulation des objets ou présentation des graphies s'accompagne d'une rivière sonore borborygmant sur les cailloux résonnants de son lit, suscitant ce constat étrange que le bruit qui jaillit de la scène interpelle le grand silence de la salle.

Il n'est que de transposer l'admiration des signes en curiosité auriculaire et l'oeil s'éteint à mesure que l'oreille s'allume.

L'activité gestuelle ne s'en trouvant pas plus multipliée que les gravures spécifiquement changées d'aspect, le lieu passe de l'évanescence d'un miaulement à la tonitruance d'un cataclysme, sans pour autant que les paupières ne cillent ou que l'antitragus ne se cabre. Un cosme hertzien, variant du sifflet salicional au bromptophone hiératique, fait palpiter le vide aérien.

Alors, oubliant délibérément le lointain génie du graveur danois Graal Wieller Hanzen, la tête emplie de rutilantes phonies, je me surpris à insister un regard investigateur et ultime sur une jeune et végétale disciple. En guise de recueillement, elle avait clos ses grands yeux d'un bleu marin dont j'évaluais la profondeur par transparence et, pendant qu'elle pleurait, deux fleurs multicolores grandissaient dans ses oreillesŠ

Patrice SCIORTINO.

 

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