WILLIAM SCHUMAN : UN CHAPITRE OUBLIE...

 

par Michel PASSELERGUE


suivi d'un entretien avec Aubert LEMELAND à propos de William Schuman

 

1992 : "année noire" pour les compositeurs, comme le fut 1937 (qui vit disparaître Ravel, Roussel, Vierne et Szymanowski, Gershwin et Pierné) ? La liste est déjà longue des musiciens qui nous ont quittés cette année. Parmi eux, un nom semble avoir échappé à l'attention du monde musical français : celui de William Schuman, qui s'est éteint le 15 février.

Figure majeure de la musique américaine depuis les années 40 (sa troisième symphonie impose définitivement son nom aux Etats-Unis dès 1941), Schuman demeure quasi inconnu en France. Sa disparition n'aura suscité que quelques lignes dans "Le Monde" ; aucun hommage ne lui a été rendu, semble-t-il, sur les ondes &emdash; ni dans les salles de concert. Plus grave : il faut bien constater que depuis l'exécution de la Cinquième symphonie, il y a plus de trente ans, le nom de William Schuman n'a fait que de très rares apparitions dans les concerts parisiens : une représentation de Night Journey lors de la venue de la Compagnie Martha Graham, les Carols of death chantés à la Cathédrale américaine de l'avenue Georges V, et c'est à peu près tout... Très significative est son absence dans le "Dictionnaire des Grands Musiciens" (Larousse, collection "Références", 2 volumes), ouvrage qui fait pourtant une grande place au vingtième siècle. Imaginons un instant quel devrait être ce chapitre oublié :

SCHUMAN (William) Né le 4 août 1910 à New York. Il étudie avec Max Persin, Charles Haubiel et surtout avec Roy Harris qui est celui qui a su, en un temps où les symphonies de Charles Ives étaient encore inconnues, créer un style spécifiquement américain pour la symphonie. William Schuman reconnaît aussitôt dans la Première Symphonie de Roy Harris (1933) une oeuvre exemplaire ("That symphony was a seminal work" W.S.). Impression confirmée à la création de la Troisième de Harris, vite devenue la plus célèbre symphonie américaine. Diplômé de la Columbia University, lauréat du prix Pulitzer, William Schuman sera une personnalité activement engagée dans le renouveau de la vie musicale aux U.S.A. après la seconde guerre mondiale : il est élu président de la Juilliard School of Music de 1945 à 1962, puis dirige de 1961 à 1969 le Lincoln Center for the Performing Arts (New York).

Compositeur d'ouvrages scéniques (un opéra : the Mighty Casey - des ballets : Undertown, Judith, Night journey, ce dernier, destiné à Martha Graham, a fait l'objet d'un film), de musique instrumentale (quatuors à cordes, pièces pour piano), de pièces chorales auxquelles son expérience avec la chorale du Sarah Lawrence College le préparait tout particulièrement (Canonic Choruses, Prelude for voices, et les admirables Carols of Death), William Schuman doit cependant être considéré, dans la musique américaine de notre siècle, comme le symphoniste par excellence. En témoigne la série des dix symphonies dont la composition s'échelonne sur quarante années et qui sont certainement pour les Etats Unis ce que sont les symphonies de Prokofiev ou de Chostakovitch en Russie, celles d'Arthur Honegger en France ou celles de Karl-Amadeus Hartmann en Allemagne. Ces oeuvres d'une grande richesse d'invention, qui dégagent une énergie irrésistible (Klaus G. Roy parle à propos de W.S. d'un "tempérament romantique puissant, dépourvu de toute sentimentalité") sont aussi profondément enracinées dans le sol américain. Car William Schuman intègre à sa musique, de la façon la plus naturelle, des éléments rythmiques issus du jazz. Klaus Y. Roy &emdash; encore lui &emdash; souligne ce qu'il appelle "his own acquaintance with the rhythms of jazz and popular music".

Aux dix symphonies s'ajoutent des concertos (pour piano, pour violon, et le curieux Concerto on old English rounds pour alto, choeur de femmes et orchestre &emdash; formule qui n'avait été exploitée que par Vaughan Williams), le poème pour violoncelle et orchestre A song of Orpheus créé par Leonard Rose et George Szell, et diverses pages orchestrales qui révèlent un contrapuntiste, un rythmicien et un orchestrateur hors pair : American festival ouverture, Credendum, In praise of Shahn, New England Triptych, Prayer in time of war &emdash; oeuvres qui sont au répertoire des plus grand orchestres américains. William Schuman n'a pas manqué de dédier plusieurs oeuvres également aux célèbres harmonies américaines ("bands") : Chester ouverture, George Washington Bridge.

Refermons notre dictionnaire imaginaire... et demandons à Aubert Lemeland, l'un des rares musiciens français qui soit familier avec l'oeuvre de William Schuman, de nous dire comment il a été amené à composer son Troisième concerto pour violon (que Marie-Annick Nicolas vient d'enregistrer pour Skarbo) à la mémoire du compositeur New-Yorkais.

Entretien avec Aubert Lemeland à propos de William Schuman

Aubert Lemeland : J'ai appris la disparition de William Schuman avec plusieurs semaines de retard, en lisant la "Lettre du musicien". Mon Troisième concerto est donc, sous la forme d'une mélodie ininterrompue de près d'un quart d'heure, un hommage funèbre à un musicien admiré avec qui, d'ailleurs, j'avais échangé une précieuse correspondance. En commençant cette oeuvre à sa mémoire, j'ai songé à son Troisième quatuor, que j'avais découvert en 1950 : on entend donc, dans l'exposition du concerto, les premières notes de ce quatuor. Mais ensuite, il n'y a ni développement ni variation de ce motif.

Michel Passelergue : Il est donc placé là comme une épigraphe...

A.L. : Oui. C'est un peu aussi comme une photographie qu'on regarderait un instant... puis le violon se fait entendre et l'orchestre s'arrête. Le violon : sans doute l'instrument idéal pour ce chant de mémoire, cette plainte sur une disparition, qui se conclut comme un choral.

M.P. : Conclusion qui donne un sentiment d'éloignement irrémédiable... Ce nouveau Concerto s'ajoute à d'autres partitions qui sont également des hommages à des compositeurs &emdash; je pense en particulier à Elégie à la mémoire de Samuel Barber et American epitaph (composée après la disparition d'Aaron Copland).

A.L. : C'est une manière de payer mon tribut à des aînés qui ont été des guides. Comment oublier, il y a plus de quarante ans, ces découvertes qui furent un éblouissement : Appalachian spring, la Première symphonie de Barber et les trois grandes Symphonies n°3 américaines : celles de Copland, Roy Harris et William Schuman. En France, malheureusement, nous sommes passés à côté de ce que je tiens pour l'âge d'or de la musique américaine.

M.P.: Parmi ces musiciens, qu'est-ce qui caractérise particulièrement William Schuman ?

A.L. : C'est un symphoniste avant tout: cela s'entend d'emblée. Néo-classique en quelque sorte mais imprégné de l'essence du jazz: n'oublions pas qu'il a écrit, à ses débuts, plus de quarante songs, dont un certain nombre avec Franck Loesser, lui-même auteur à succès à Broadway. Et lorsqu'il compose, dans sa Troisième symphonie, une passacaille, une fugue, un choral ou une toccata, on n'a pas l'impression de percevoir ces formes. Pourquoi ? En partie parce que rythmiquement et métriquement les accents de cette musique se rapprochent de la comédie musicale américaine dans son esprit: je veux dire par là qu'on ne sait jamais comment on passe de la marche (walking) à la danse et vice-versa, et c'est ce passage qui est important. Les musiciens américains sont les seuls à faire ça, à posséder le sens du mètre élastique, si merveilleusement illustré par la Short symphony de Copland.

Ils ont su par ailleurs recueillir l'héritage des musiciens nordiques &emdash; Sibelius par exemple &emdash; et des français. Je pense qu'il y a une affinité entre William Schuman et Albert Roussel, et aussi Jean Rivier. En ce qui me concerne, j'ai très certainement subi son influence, notamment dans maint passage de ma Première symphonie (1975).

M.P.: Il est probable que la création à Boston de la Troisième symphonie de Roussel par Serge Koussevitzky n'est pas passé inaperçue des jeunes compositeurs américains d'alors. L'oeuvre est d'ailleurs vite devenue célèbreŠ

A.L. : Š et Koussevitzky commande sa Troisième symphonie à William Schuman !

M.P.: Pour celle-ci comme pour les neuf autres, il serait temps que nos orchestres les révèlent au public français. Koussevitzky, lui, n'avait pas attendu la mort de Roussel pour défendre sa musique aux Etats-Unis.

A.L. : Aussi savantes que sensibles ("I have never written a note in my life that was not deeply felt", confiait William Schuman en 1980), ses symphonies figurent non seulement aux programmes des plus grands orchestres d'outre-atlantique &emdash; et cela d'une manière ininterrompue depuis la Troisième de 1940 &emdash; mais apparaissent dès les premiers disques longue durée du début des années 50. A cet égard, la version Columbia d'Eugène Ormandy et de l'Orchestre de Philadelphie de la Troisième symphonie en deux parties (les deux symphonies précédentes ayant été retirées par le compositeur) reste à ce jour inégalée bien qu'enregistrée en monophonie. Nulle part ailleurs, malgré d'incontestables qualités de plus-value sonore avec L. Bernstein et le Philharmonique de New-York, on ne retrouve cet équilibre parfait entre tension rythmique et effusion lyrique, articulation et mise en valeur des volumes sonores de l'orchestration. Aussi péremptoire s'affirme l'interprétation plus récente du même Ormandy/Philadelphie de la Sixième symphonie en un seul grand mouvement (1948). Arthur Honegger aux U.S.A. à cette époque, entendit-il cette oeuvre, ou est-ce alors tout simplement "l'air du temps"Š toujours est-il qu'on pense à la Troisième "Di tre re" dès le développement du premier mouvement de la symphonie américaine.

De même, dès le début en forme de mouvement de sonate, de la Quatrième symphonie de 1941 (année faste pour William Schuman: les troisième et quatrième symphonies voient le jour successivement les 11 Janvier et 17 Août), une sorte de parallèle s'esquisse et nous sollicite entre la Passacaille de Britten (Peter Grimes, 1945) ou celle d'Henri Dutilleux (Symphonie Première, 1951) et ce "ground" ou Chacone double (à 6/4) du musicien new-yorkais.

Autre rapprochement ou rencontre, la même intensité rythmique, jubilatoire, tissant comme des liens de complicité magistrale, bord à bord avec les pupitres des cuivres et ceux de la percussion, à la fois raffinés et puissants, entre le superbe récitatif incantatoire terminal des Métaboles d'Henri Dutilleux et le finale Presto-Prestissimo de la Huitième symphonie de William Schuman, cette oeuvre édifiée entre Juin 1960 et Juin 1962. Bénéficiant, tout comme Ormandy, d'un orchestre virtuose, Leonard Bernstein et le Philhar-monique de New-York réalisent avec une adresse stupéfiante toutes les intentions du compositeur, magnifiant de bout en bout la jouissance incantatoire de cette Huitième symphonie.

On est alors bien loin &emdash; si tant est qu'on y fût un peu&emdash; de cette appellation commode et trompeuse, simplificatrice et réductrice du "néo-classicisme". Une plus grande fréquentation de ces oeuvres au concert et surtout par le disque révélera la grandeur de cette musique, sa vérité, son absolu.

Michel PASSELERGUE.

Les trois Concertos pour Violon et Orchestre d'Aubert Lemeland &emdash; dont le Concerto Funèbre à la Mémoire de William Schuman &emdash; ont été enregistrés par Marie-Annick Nicolas, Michel Plasson dirigeant l'Orchestre National de Chambre de Toulouse (CD Skarbo ref. n° SK 3922).

 

Les enregistrements des oeuvres de Schuman.

Les partitions de William Schuman sont éditées chez G. Schirmer et Merion Music.

Pour qui voudra découvrir l'oeuvre du grand compositeur américain, signalons qu'il existe quelques enregistrements disponibles en CD actuellement:

1- Symphonie n° 3 - DGG dir. L. Bernstein

2- Concerto pour Violon - DGG Zukofsky, dir. Tilson-Thomas

3- New England Triptych - Réédité par Mercury, dir. Hanson

4- George Washington Bridge - Corelia, Kosei Orch., dir. Fennell

5- Symphonie n° 7 - New World Records, dir. Maazel

6- In Praise of Shahn - New World Records, dir. Werner-Muller

Parmi la trentaine d'oeuvres enregistrées aux U.S.A. au temps du microsillon, on pourra rechercher :

Symphonie n° 6 (Ormandy - Columbia), Symphonie n° 8 (Bernstein - Columbia) , A Song of Orpheus (Rose, Szell - Columbia), Judith et Night Journey (Effron, Goldberg - CRI), Concerto on old English Rounds (McInnes, Bernstein - CRI), Credendum (Ormandy - CRI), Quatuor n° 3 (Quatuor Kohon - Vox), Symphonie n° 4 (Mester - Louisville), Symphonies n° 3 et 5 (Bernstein - Columbia), In sweet music, The young dead soldiers et Time to the old (CRI), A Tribute to W. Schuman: Symphonie n° 5 et Judith (George Schwarz, Seattle Symph. Orch. - Delos).

 

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