QUELLE EST LA PLACE DE LA MORALE EN MUSIQUE ?

 

par Patrice SCIORTINO


 

Avant de rationaliser cette investigation, voici quelques sept pierres vives tirées d'ouvrages philoso-phiques pour alléger le propos, dédramatiser la conscience et ne pas dogmatiser les réponses:

* Le rire est un écho de la morale mais il l'érode.

* L'univers est amoral, sauf si on considère que sa mécanique est une théorie de la vie, auquel cas il risquerait dêtre immoral.

* C'est le grincement du monde matériel contre le spirituel qui fait craquer l'étincelle de l'éthique.

* La musique est une galaxie, l'oeuvre musicale un météore.

* Le rôle moral de l'art est un artifice de la morale.

* Etre et savoir que l'on est: cette faculté étrange dont nous prétendons être les seuls détenteurs.

* La morale n'est qu'un code de société si on en exclut le mysticisme, mais si on l'y intègre, il l'élargit au point de la rendre inhumaine.

Pour pénétrer le caractère relationnel entre la musique et la morale, il serait honnête de disposer chacun des facteurs dans une vision de son absolu. Mais quoi de moins absolu que la morale et quoi de plus relatif que l'art ? Il faudra pourtant "faire avec".

Toutes les confusions nées du reflet de l'une sur l'autre ont pour responsable un postulat selon lequel l'esthétique rejoint sans conteste la quête de Dieu. Probablement parce que longtemps la conception du Beau concernait essentiellement les arts plastiques. L'image de la vie serait d'autant meilleure qu'elle glorifierait la vie. Cette forme de moralisation a trouvé ses limites quand les démarches se sont dirigées vers l'abstraction et même, bien avant, quand les arts de la parole et du son sont devenus des techniques.

Comment faire aujourd'hui pour juger de la beauté d'une oeuvre et y associer une pensée manichéenne, si on en soustrait les notions de culture historique, de plaisir, de conformité avec un idéal du bien ? Les critères s'évanouissent peu à peu au profit de la considération pour la richesse de l'imagination. Une oeuvre serait d'autant plus valable que ses sources puiseraient uniquement dans l'imaginaire. Si donc on "abstractise" les arts, on donne une place prépondérante à la musique, dont les références théoriques sont initialement et naturellement étrangères à toute représentation de l'univers. Qu'on veuille me pardonner de ne pas me reporter en cela à l'analyse vibratoire et mathématique de la physique des sons, pas plus qu'au mécanisme physiologique de l'oreille, car ils ne répondent pas proprement à la même recherche.

Alors si les différentes preuves afférentes au style s'effondrent dans le proche passé, le présent et l'avenir, comment continuer à reconnaître belles les oeuvres qui s'en sont réclamées. Sans doute parce que la parenté avec l'imaginaire, dont j'ai parlé plus haut, n'est pas suffisante pour garantir la qualité. Il faudrait y ajouter la dimension du travail que nécessite son accomplissement, non pas en termes de durée et d'effort, mais en mesure de profondeur dans l'arbitrage de la direction choisie. Et ce faisant, nous conforterons l'idée que là est le lieu où se loge la notion moralisante, c'est-à-dire dans la construction plus que dans le résultat.

L'action moralisante de la musique n'est certes pas dans l'oeuvre mais dans les multiples travaux qui y conduisent. Les historiens comme les esthètes s'ingénient à trouver les arguments dans ce qui leur semble "frappé" d'éternité: ainsi la chose fixée définitivement par le papier ou par l'enregistrement. Or l'éternité n'est pas dans le "figé", elle est dans la métamorphose, dans la fluidité du discursif.

La tentative humaine de dépasser la mort s'obstine à fragmenter cette éternité dans des ouvrages qui ne peuvent que prolonger la vie sans admettre que la "transformance" elle-même et le labeur qui y participe contiennent l'essence de son infini. C'est donc probablement dans les contorsions qui produisent l'objet démonstratif, fussent-elles instinctives et sans douleurs, que l'immanence de la morale réside.

Il sera nécessaire, malgré Socrate, de dissocier la conception du "beau" de celle du "bien", ne serait-ce que pour mieux les penser et les réunir à l'infini, comme les parallèles de la perspective géométrique. Mais après les réponses plus ou moins négatives à la plupart des interrogations virtuelles, il faut, quelque part, être affirmatif.

Mes détracteurs éventuels m'accuseront de réduire à la musique ce qui vraisemblablement est commun à tous les arts. C'est peut-être qu'elle ne cesse jamais d'être fondamentalement éphémère, qu'elle est délibérément abstraite et que, dans son être lui-même, elle utilise la plus impalpable des dimensions, le temps, fragment d'éternité.

J'ajouterai que, dans l'immensité, on retrouve les fluctuations de la nature humaine comme si nous étions le résumé de l'univers. La mécanique de vie, la continuité vibratoire, la subtile variation des itérations, les systèmes mathématiques de groupes, l'incompréhensible combinaison attraction-répulsion nous rappellent à la fois le ciel, le langage et l'animal latent, d'une manière d'autant plus tremblante qu'elle nous paraît naturelle.

Ces considérations conduisent à élucider certains phénomènes marginaux. Parmi les expressions de la morale intégrées à la musique ou qui l'intègrent, on ne peut faire autrement que citer les ouvrages lyriques. Cependant il faut opposer un "non" catégorique à toute allusion faite à des livrets ayant pour vocation de moraliser car le bénéfice en revient au dramatique littéraire, que ce soit celui d'Idoménée (évidence de la leçon) ou de la Tosca (marché de dupes), la musique elle-même dans l'intégrité de son discours ne définissant pas une éthique.

En revanche, on trouve chez Wagner, Mozart, Debussy, Schoenberg et sans doute d'autres qui échappent à la fidélité de ma mémoire, une transposition musicale de la morale quoique, à mon sens, ce ne soit pas véritablement une action moralisante de l'écriture sonore.

Un exemple parmi les plus significatifs vaut d'être cité. Dans l'intention d'unifier la foi et les moyens d'y accéder, de l'entretenir et de l'enrichir, l'institution grégorienne (cantus romanus) animée par le pape Grégoire Ier et suivie, malgré les résistances, par la chrétienté occidentale, avait pour vocation de fixer les textes liturgiques dans des mélismes structurés et unifiés mélodiquement, rythmi-quement et accentuellement.

Pour aboutir dans ce projet, il était indispensable que le signal graphique (venu lentement et plus tard) fût le plus précis possible afin d'éviter toute ambiguité dans la forme qui aurait précisément altéré le fond. Mais cette précision favorisait aussi le travail de l'écriture comme acte lié à l'expression sonore, quoique celle-ci restât elle-même originelle.

De là à activer l'imagination par l'usage des signes multiples, le chemin s'engageait vers la polyphonie. Ce qui avait pour ambition d'épurer la monodie devenait un outil du pouvoir de l'écriture sur le son et donnait donc la possibilité de complexifier les structures. Le plain-chant organisé pour servir une foi unifiée permettait, au travers d'effets lointains, de glisser vers une utilisation de la musique à des fins plus artificielles et bientôt profanes, où le plaisir d'imaginer et d'entendre remplaçait celui de croire.

Les choses ne servent pas leur destin initial et les effets secondaires deviennent prépondérants.

Patrice Sciortino.

 

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