DARIUS MILHAUDŠ OU L'IRRESISTIBLE ENVIE D'ECRIRE

 

par Charles CHAYNES


 

Si je me retourne vers mes années d'adolescence, c'est-à-dire vers ces années privilégiées où dans la vie tout est découverte, je retrouve un monde où la musique était mon pain quotidien, où je vivais dans un appétit de connaissance insatiable. Que représentait alors pour moi Darius Milhaud ? Certes je connaissais assez peu son oeuvre, mais le personnage était à la fois immense et très proche.

Etait-ce affinité méridionale ? Sans doute, mais le grand nom, l'aura qui l'entourait et qui était enseignée dans les livres sur la musique alors nouvelle, tout cela était tempéré par un univers qui me semblait proche dans une civilisation du soleil. Le tout, bien entendu, recouvert du respect que faisait naître en moi le fait d'être compositeur, c'est-à-dire le créateur de cette musique, seul désir de mon existence.

Etre compositeur, être source jaillissante de sons, brûler sans cesse de cette volonté (dépassant toute raison) d'écrire, de réaliser toutes ses aspirations profondes en produisant soi-même cette matière sonore qui était notre raison d'exister.

Composer: voilà le grand mot qui dépasse l'imagination de l'adolescentŠ cet élan de lignes musicales sur le papier. C'est, je crois, la situation que Darius Milhaud a dû connaître lorsque, dès 14/15 ans, il écrivit ses premières mélodies et sa sonate pour piano et violon.

Quoi de plus normal pour le violoniste qu'il était et qui se préparait à monter à Paris de sa Provence natale ? Monter à Paris: c'est ce que fit sa première sonate que vit alors Henri Rabaud, qui conseilla alors à notre jeune compositeur d'apprendre les règles de son artŠ

Les a-t-il apprises ? C'est, je crois, une question sans réponse pour un jeune compositeur qui se disait alors étonné de devoir apprendre des enchaînements d'accords qui allaient à l'encontre de ce qu'il avait envie d'écrire! Apprendre, cela se fit surtout par la lecture et la connaissance approfondie des oeuvres qu'il admirait.

N'est-ce pas là le conseil qu'il donnait et l'environnement qu'il cherchait à créer auprès de tous les nombreux élèves qui, longtemps après, se sont pressés autour de lui.

En 1948, je me trouvais être de ceux-là lorsque, après avoir suivi la filière classique du CNSM (harmonie, contrepoint, fugue et aussi violon comme Darius Milhaud), je me retrouvai un jour au 10 boulevard de Clichy pour la présentation à notre nouveau maître. Revenant à Paris après les années de Mills College, il prenait poste au Conservatoire National et cherchait à connaître de nouveaux élèves.

Quel souvenir ! Je ne saurais dire si ce moment fut un des plus importants de ma vie, mais ce fut certainement un point fort de mon existence, qui est resté gravé en ma mémoire de manière indélébile. Me trouver face au compositeur que j'admirais, dans une situation de respect, de crainte doublée du trac de cette sorte d'examen verbal, était quasi-paralysant. Nous étions environ une dizaine de camarades, tous issus des classes d'écriture, assis en demi-cercle face à notre nouveau maître.

Son regard (qui par la suite me parut si bon) était ce jour-là scrutateur, interrogatif et à la recherche de ceux qui pourraient l'intéresser pour ses années futures.

S'attardant sur certains, parfois plus rapide, ce fut une longue, très longue, séance de mise à nu de nos possibilités, de nos intentions et de nos connaissances.

Je ne sais, après tant d'années, ce que je sus dire lorsque vint mon tour de m'expliquer. Ce dont je suis certain, c'est que toutes les années durant lesquelles je me suis rendu boulevard de Clichy ont été marquées par ce premier départ, car une barrière fut franchie ce jour-là.

Bien que le respect soit toujours resté très grand, le contact était établi, un contact fait de confiance dans un climat de générosité et de grande et profonde sympathie.

Qu'avons nous appris et comment se passaient ces cours que nous suivions avec assiduité ?

Tout d'abord je dois dire que, en raison de son état de santé, Darius Milhaud ne venait jamais au Conservatoire, ce qui, après nos années scolaires de la rue de Madrid, nous amenait donc chez lui régulièrement. Ceci donnait à nos rencontres un air de liberté et de familiarité. Nous nous sentions un peu comme une caste à part des autres toujours figés dans des locaux traditionnelsŠ

Ces "rencontres musicales" autour du piano, en cette pièce encombrée mais si intime, se faisaient bien entendu autour de la lecture de nos ébauches, de nos travaux qui avançaient pas à pas.

Une très grande liberté esthétique entourait les remarques de notre maître. Toujours justes, précis, les conseils quant à la forme, à la durée, au développement des idées, se succédaient, alors que nous étions agglutinés derrière celui qui essayait de donner au piano une idée des pièces en cours d'élaboration.

L'essentiel de ce qui s'est dégagé de cet enseignement est, de toute évidence, le désir d'écrire que propulsait en nous la seule présence de Milhaud, une grande curiosité qu'il éveillait et la volonté de se réaliser en musique, chacun selon son propre tempérament. Je pense qu'il était profondément heureux de nous aiguiller ainsi et même avec un certain humour d'emmener certains étudiants au Prix de RomeŠ "moi, disait-il, qui n'ai eu qu'un deuxième accessit de fugue au Conservatoire!"

Par la suite, les années étant passées, je retrouvais avec plaisir le chemin du 10 boulevard de Clichy, ce qui, un jour de juin, me permit de constater, à mon grand étonnement, l'extraordinaire possibilité de production et d'isolement du compositeur.

J'arrivais sans être attendu (pour une raison maintenant oubliée) et demandai sur le pas de la porte à Madeleine: "Je voudrais parler à Darius". "Entrez donc, me répondit-elle, il travaille".

J'entrai donc dans la pièce familière baignée d'un grand soleil d'été, fenêtres ouvertes, mais baignée aussi d'un énorme halo sonore constitué de toutes les musiques des baraques foraines qui, à cette époque de l'année, s'installaient alors sur le boulevard. Cacophonie assez invraisemblable, à laquelle s'ajoutait un poste de radio, sur la cheminée, diffusant une autre sorte de musique. Je m'approchai et vis à sa table le compositeur au travail devant un grand format de papier à musique! Absolument stupéfait, dans ce bruit ambiant, je demandai avec une certaine timidité: "mais vous composez ainsi ?" La réponse ne fut pas moins étonnante: "ohŠ je ne fais qu'orchestrer!"

Je compris ce jour-là l'immense possibilité de concentration, d'isolement et la puissance irrésistible de ce jaillissement de musique.

Cette anecdote très personnelle méritait, je crois, d'être contée, car elle éclaire fort bien cette vie très spéciale d'un compositeur, un peu éloigné par son état de santé d'une certaine agitation engendrée par le mouvement et les déplacements, mais toujours en appétit d'un environnement allant jusqu'au bruit qu'il disait lui-même avoir toujours aimé.

D'autres rencontres, d'autres souvenirs sont toujours présents qui illustrent tous ces rapports divers mais dominés par la clarté de ce sourire d'accueil si communicatif qu'il savait réserver lorsqu'il était en climat d'amitié.

La visite qu'il me fit à la Villa Medicis pendant son séjour à Rome où l'on jouait à l'opéra son Christophe Colomb, fut aussi un grand moment. Tant d'escaliers ! Comment arriver à notre logement ?Š nous avons dû nous résoudre à rester à l'étage de la célèbre loggia et continuer là notre rencontre.

Fort belle représentation d'ailleurs à l'opéra de Christophe Colomb, trop rarement joué, oeuvre d'une intense et belle vie dramatique. Espérons qu'à l'occasion du centenaire, les théâtres, de par le monde, reprendront les ouvrages lyriques de Milhaud.

Espérons aussi que les artistes et les organisateurs de concerts, de spectacles, sauront mieux utiliser le vaste catalogue si riche de Darius Milhaud.

De L'homme et son désir au Pauvre matelot, d'un quatuor à cordes aux Choéphores, de l'aimable Scaramouche aux symphonies, que de contrastes, quelle diversité et que de ressources pour l'avenir !

Souhaitons vivement que ces oeuvres soient au répertoire vivant et restent toujours présentes en la mémoire des musiciens et des mélomanes.

Charles CHAYNES.

 

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