LE CONTENANT ET LE CONTENU

 

par André JORRAND


 

Le professeur de pêche installa sur la berge le jeune néophyte et lui confectionna une ligne rudimentaire. "Il faut bien que les jeunes s'amusent un peu", dit-il d'un air attendri et condescendant. Puis il se fit une monture très perfectionnée en murmurant: "Passons aux choses sérieuses."

A la fin de la journée, l'adolescent avait ramené plusieurs poissons cependant que son maître, de la génération supérieure, revenait bredouille et déclarait irrité: "Ce n'est pas de la pêche professionnelle !"

Les articles quelque peu antogonistes de Jacques Castérède et de Philippe Hurel, parus respectivement dans les numéros 1 et 2 d'Intemporel, m'ont remis en mémoire cet épisode estival de ma jeunesse, singulièrement instructif. Depuis quelques décades, on parle en effet essentiellement de tout l'attirail compositionnel sous ses formes multiples et variées sans guère se soucier du plaisir qu'il dégage. Les mots d'ordre æ encore bien enracinés et implicitement admis par beaucoup, comme de faire nouveau, insolite, inédit, inouï æ n'ont jamais constitué l'éthique a priori du vrai créateur. Les grands innovateurs de ce début de siècle à portée sensible, Debussy et Stravinsky, n'ont jamais échafaudé de grammaire, théorie ou manifeste impératifs, ni avant, ni en cours d'élaboration, et Schoenberg lui-même, comme l'on sait, a réhabilité la tonalité.

L'auteur du Sacre, dans "Chroniques de ma vie", ne peut donner aucune explication sur les raisons qui l'ont amené à créer un langage aussi novateur et dynamisant. Il s'est même défendu d'être révolutionnaire. Après Pelléas, Debussy s'irritait des commentaires exhaustifs sur son opéra: "Les debussystes me fatiguent!" disait-il.

Quelle meilleure preuve de la toute-puissance organique de l'instinct quand il est nourri de connaissances! C'est lui le grand ordonnateur des sensations nouvelles exaltantes. Le jour où le dodécaphonisme a été faussé dans son esprit par certains thuriféraires, beaucoup se sont crus compositeurs. La substitution possible d'une série calculée au don mélodique avec tout son maniement structurel a ouvert la voie à ceux qui n'avaient rien à dire et qu'encourageait Ernst Krenek lorsqu'il déclarait dans un entretien avec Ernest Ansermet que cette nouvelle discipline "nous avait délivrés de la tyrannie de l'inspiration".

Du coup, des scientifiques séduits par une mathématique supérieure et des intellectuels croyant naïvement à une transposition de leurs idées littéraires ou philosophiques se sont-ils mis à composer alors qu'ils n'avaient aucune attache créative profonde avec la musique. Et nous avons assisté à une prolifération d'écoles et de moyens nouveaux, comme s'ils étaient une Þn en soi. La tentation était vraiment candide de se dire: "Puisque Debussy et Stravinsky ont renouvelé le langage par une pensée nouvelle, pratiquons des néologismes et nous inventerons une musique futuriste".

C'était oublier que sans effusion lyrique qui le féconde, aucun langage ne se justiÞe et que la réflexion et l'esthétisme ne peuvent prendre le relai de l'invention tarie. L'esprit de la musique souffle où il veut. Il peut privilégier n'importe quelle grammaire. Laissons-lui son mystère et écoutons sur ce point les grands.

Dans "Je suis compositeur", le livre le plus grand qui ait été écrit sur le sujet, Arthur Honegger souligne ainsi l'énigme de la création: "Telle harmonie, telle ligne mélodique, telle modulation, tel rythme, employés par Pierre n'ont éveillé aucun écho. Paul les reprend, presque textuellement, et, de par la manière dont ils sont présentés, voilà que ces mêmes éléments deviennent la substance de son originalité, le signe de son talent."

Quant à Ravel, il conseillait à ses élèves ce sérum de vérité: "Prenez un modèle; imitez-le. Si vous n'avez rien à dire, vous n'avez rien de mieux à faire que de copier. Si vous avez quelque chose à dire, votre personnalité ne paraîtra jamais mieux que dans votre inconsciente infidélité." (Ravel par Roland-Manuel - Nouvelle Revue Critique).

N'est-ce pas la démonstration que le langage choisi n'a aucune importance et que tout est dans la manière de l'utiliser? "L'essentiel", dit Gustav Mahler, "c'est ce qu'il y a derrière les notes."

Alors, voyons les choses de plus haut. Il n'y a ni avant-garde (anticipation prétentieuse), ni arrière-garde (dont on veut complexer les traditionnalistes). Il n'y a que ceux qui ont à dire et dont l'oeuvre accomplie transcende son support technique au point d'en faire oublier l'école à laquelle elle appartient.

Luigi Dallapiccola, Frank Martin ou l'américain Robert Session ont trouvé un soutien d'accomplissement dans l'écriture sérielle tandis que plus récemment, un jeune compositeur déclarait sur France-Musique qu'il utilisait la tonalité sans nostalgie et sans pour autant souscrire à un néo-classicisme.

Certes il faut s'intéresser à la recherche et aux techniques nouvelles, mais comme des moyens et non comme un but, car la véritable nouveauté est au niveau de l'expression qui peut valoriser au présent n'importe quel matériau en lui donnant une dimension inattendue. Tout ce qui n'est pas dicté de l'intérieur est instructuré et gratuit. Les investigations les plus combinatoires avec toute une terminologie justiÞcative et sophistiquée n'ont jamais remplacé ce qu'il faut bien appeler l'inspiration, seule capable, par un bon artisanat, de donner vie et séduction à une partition pour aller à la découverte "de quelque inconnu de soi" comme l'écrit Valéry.

"Pour composer", dit Paul Dukas, "il faut savoir beaucoup et faire de la musique avec ce qu'on ne sait pas."

Ainsi les langages les plus variés et les plus apparemment contraires se fondent-ils dans une perennité artistique unique dès lors qu'ils sont habités.

Foin des querelles esthétiques pour ne pas se trouver à la pointe de la nouveauté sans racines ! Cultivons une magie personnelle des sons qui vibre à l'appel de notre vie intérieure sans souci de l'opportunité, vis-à-vis de nos censeurs, des bases sur lesquelles elle s'appuie.

Quels que soient son parcours, sa réputation, son succès public, tout artiste, face à lui-même, se trouve ramené à la seule quête anxieuse et secrète de ce rare écho éperdument souhaité qui répond: "C'était bien MOI. Je t'ai visité."

Tout le reste est littératureŠ

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