par Claude HELFFER
Mes souvenirs sur René Leibowitz sont tellement liés aux débuts de ma carrière musicale que je risque de parler plus de moi que de lui. D'autre part, ils se limitent à la période 1948-1952 alors que la deuxième guerre mondiale venait juste de se terminer.
Je dois me reporter au printemps de l'année 1948, époque de mon premier récital, au moment où ma femme suivait en Sorbonne les cours du Certificat d'Histoire de la Musique. Une petite chorale d'étudiants s'était formée pour travailler les choeurs de Didon et Enée de Purcell; l'animateur en était Michel Philippot. Celui-ci eut ainsi l'occasion de venir à la maison et de me montrer la sonate qu'il venait d'écrire (c'était la première). Je l'ai donc travaillée et peu après il fut convenu que j'irais la jouer devant son professeur de composition qui n'était autre que René Leibowitz. Rendez-vous fut pris et je me présentai pour en donner une première exécution. Leibowitz habitait alors au 16 rue de Condé, près de l'Odéon, et c'était là, comme l'a rappelé Michel Philippot (*), que de nombreux musiciens suivaient son enseignement hors des circuits officiels. Je ne savais pas grand'chose sur René sauf qu'il connaissait très bien ces compositeurs viennois dont on parlait si peu à l'époque. J'avais pourtant acheté presque par hasard "sur les quais" (les partitions et même les livres étaient relativement difficiles à trouver à cette époque) la Suite op.25 de Schoenberg et m'étais essayé avec intérêt à l'Intermezzo et au Menuett. Après quelques échanges polis, René Leibowitz me demanda s'il pouvait m'aider, à quoi je répondis avec sincérité: "certainement, car je ne sais rien, n'ayant fait ni harmonie, ni contrepoint, ni fugue"
A partir de ce moment-là, j'allais une fois par semaine travailler chez lui, d'abord seul puis ensuite en compagnie d'un étudiant d'origine égyptienne dont j'ai oublié le nom. Simultanément il m'a fait faire de l'harmonie classique (mais avec l'éclairage du traité de Schoenberg, pas encore traduit à l'époque), du contrepoint modal puis de la fugue. Je préparais ces séances avec un grand sérieux, amenant chaque semaine ma ration de devoirs, surtout d'harmonie, fabriquant moi-même mes suites d'accords selon la méthode préconisée dans Harmonielehre. Je faisais tout ce travail sur la table et c'est René qui me jouait lui-même au piano le résultat, en m'en faisant faire la critique et en ajoutant ses commentaires. Si je me flatte d'avoir une bonne oreille musicale, je la dois certainement à cette manière de travailler. Cela se passait d'abord rue de Condé puis, assez vite, Leibowitz a déménagé Quai Voltaire pour vivre avec Helen Adler.
Mes rapports avec lui ne se sont pas bornés - heureusement pour moi - à prendre des leçons. Leibowitz se sentait une sorte de vocation à faire connaître "les viennois" dont il était un admirateur absolument inconditionnel. Il nous invitait (j'entends par là ceux qui gravitaient autour de lui) à des concerts plus ou moins privés, où il dirigeait des oeuvres de ces compositeurs avec un petit groupe de musiciens, la plupart appartenant à l'Orchestre National nouvellement reconstitué, notamment le violon solo René Brunschwag et le violoncelle solo Jacques Neilz.
J'ai le souvenir très précis d'un concert où j'ai entendu pour la première fois le Konzert op.24 de Webern, sûrement en première audition en France, et où Serge Nigg, déjà plus ou moins brouillé avec Leibowitz, tenait la partie de piano. Parmi les familiers de cette époque il y avait, outre Michel Philippot, Antoine Duhamel, Jacques Monod (qui s'est expatrié aux Etats-Unis où il est devenu éditeur de musique), Jean Prodromidès qui, dans son appartement du boulevard de Beauséjour, nous faisait entendre beaucoup de disques, en particulier les symphonies de Brahms. C'est à cette époque que nous avons enregistré la musique d'un film sur Hartung signée d'Antoine Duhamel.
A ce moment-là, René Leibowitz, voyant mon intérêt pour les "viennois", me persuada de les travailler professionnellement. Il m'avait mis entre les mains la partie de piano du Concerto pour piano op.42 de Schoenberg que j'ai commencé à déchiffrer durant l'été 1948: déjà, lors d'une de mes premières "radios" j'avais joué l'opus 33a. Comme je projetais un second récital à Paris, il me conseilla d'y inclure la Sonate op.1 de Berg, que j'ai placée avant la troisième sonate de Chopin. Puis tout-à-coup naquit l'idée de rejouer à Paris le Pierrot Lunaire jamais exécuté en France depuis l'audition en 1922 aux concerts Wiener sous la direction de Milhaud. Le concert eut lieu en Juin 1950, par une chaleur torride, à la Salle de Géographie, rue Danton. Germaine Dumaine était la chanteuse. D'après ce que j'ai su ultérieu-rement par Pierre Souvtchinsky qui y assistait avec Pierre Boulez, ce ne fut pas une très grande réussite. Le concert fut repris l'hiver suivant, cette fois-là avec la nouvelle épouse de René, Helen Adler, qui "disait" plutôt qu'elle ne chantait. C'était à la salle de l'ancien Conservatoire et je me souviens qu'à la fin du concert, Boulez est venu me féliciter: ainsi ai-je fait sa connaissance. Ce travail sur le Pierrot se termina par un enregistrement pour une petite compagnie américaine, Rampal était à la flûte.
Mais la direction d'orchestre prenait de plus en plus de temps à René Leibowitz; la radio lui confiait des concerts, d'abord avec l'orchestre de chambre æ j'ai ainsi joué avec lui Salle Erard le K.595 de Mozart, tenu la partie de piano de l'op.34 de Schoenberg, exécuté aussi un concerto de Leopold Spinner æ ensuite avec l'orchestre radio-symphonique, l'ancêtre du Philharmonique actuel. René Leibowitz avait fait le voyage de Los Angeles pour rencontrer Schoenberg qui, si mes souvenirs sont exacts, lui avait confié pour un an l'exclusivité du Survivant de Varsovie. Cela fit l'objet d'une partie d'un concert en studio de l'orchestre radio-symphonique, diffusé en direct depuis la Salle Erard le dimanche de Pentecôte de 1952 ; c'est là que j'ai joué pour la première fois le concerto pour piano de Schoenberg.
Le lendemain matin on en faisait un disque à la salle de l'ancien Conservatoire pour une compagnie américaine et l'enregistrement fut diffusé en France par les disques Contrepoint. Petit souvenir personnel: lorsqu'on a écouté le montage de la bande d'enregistrement, il y avait là Francine Camus, qui plus tard devait prendre quelques leçons de piano avec moi. En effet Leibowitz était très lié au mouvement existentialiste et publiait parfois dans les Temps Modernes des articles qu'il faut bien qualifier de sectaires. Peut-être était-ce nécessaire pour faire évoluer le goût musical. Des jugements très durs et catégoriques étaient formulés sur Tchaïkovsky et Sibelius, et, plus près de nous, sur le Bartok "folklorique", sur le Stravinsky néo-classique. Au contraire de ses articles, sa conversation était beaucoup plus nuancée et il ne semblait pas m'en vouloir de toujours aimer le dernier Fauré.
J'étais arrivé au bout de mes études d'harmonie, contrepoint, fugue, choral figuré. Juste avant les vacances de 1952, on avait commencé à travailler le "Models for beginners in composition". Mais je savais ne pas avoir une vocation de compositeur et soudain, sans que je comprenne ce qui s'est passé (ai-je écrit peut-être une lettre maladroite), nos rapports ont cessé. J'ai dû le revoir une dernière fois, de loin, à la Salle Gaveau. Je donnais un concert; il était critique musical à l'Express (c'était la grande période de l'Express liée au gouvernement de Mendès-France). Son papier fut élogieux mais le contact ne fut pas repris. Je lisais ses livres et, indirectement, j'ai appris sa mort.
Je n'avais pas été tellement attentif à son activité de compositeur. J'avais dû entendre son Explication de la Métaphore, sans y attacher autrement d'importance et ce n'est qu'après sa mort que, feuilletant ses oeuvres pour piano, je découvris que la troisième de ses Pièces pour Piano op.19 m'était dédiée. Quelle discrétion pour un compositeur! Ce sont ces Pièces pour Piano que j'ai donc jouées dans un concert à la mémoire de René Leibowitz au Festival d'Angers en 1984 et que j'ai eu l'occasion de redonner plusieurs fois après les avoir appréciées.
Claude HELFFER.
(*) Voir l'article de Michel Philippot, Souvenir de René Leibowitz, dans le n°2 d'Intemporel.