MUSIQUE: L'EQUATION ESPACE-TEMPS

 

par Patrice SCIORTINO


 

Ménestrels, mes amis, soyez fraternels, lisez-moi jusqu'au bout !

Cet art qui dévore l'âme par un flot turbulent, qui viole notre oreille sans que nous puissions lui en interdire l'entrée, qui pénètre toutes les grottes secrètes du mental avant même que nous décidions de l'y inviter, qui déploie ses filets pour nous imposer ses liens sans que nous en connaissions les loisŠ ne serait-il que la seule mesure commune aux deux dimensions, la seule métrique qui globalise et fasse "UN" la durée et la distance ?

Multipliant l'une par l'autre ces deux notions, la musique est, et elle n'est que l'imbrication d'un certain espace mesuré dans un certain temps mesuré.

Axiome, apophtegme ou phénomène ! seul un archi-physicien doublé d'un hyper-philosophe pourrait déterminer cette étiquette, mais, allons plus avant !

Les choses admises par l'usage ont le tort de ne plus nous étonner

alors que les choses étonnantes ont la grâce de s'imposer naturellement à nousŠ

Pourquoi ?

L'EQUATION ESPACE-TEMPS PRODUCTRICE DU SON.

Le phénomène bruitique est une synthèse simultanément bidimensionnelle des deux "mètres". C'est leur combinaison qui restitue à notre sens auditif ce que nous appelons son, soit une cinétique des pulsions spatiales numérées dans un temps donné.

Le parcours de l'échelle appréhendée par l'oreille humaine est la variation du mouvement vibratoire qui ne peut se produire sans l'espace et pourtant cet espace est la dernière figure qui apparaisse à l'analyse sensitive de l'audition des sons.

Pour franchir la frontière périlleuse entre l'abstraction et la réalité, il faut saisir le mot fréquence: un nombre plus ou moins grand de palpitations de la matérialité de l'espace compris entre un passé récent et un futur proche très précisément mesuré, le tout étant répercuté par la subtile mécanique de l'oreille physiologique et de cette oreille interne pour laquelle nous ne savons toujours pas déterminer l'endroit ni le moment où elle devient psychique.

En un mot la fusion indissoluble de la distance et de la durée.

Sans doute en est-il presqu'ainsi dans toutes les manifestations de l'univers, mais, par une mystique exigence de l'entendement naturel, seule le musique en a codifié les dimensions et a transformé en langage la métrique en fixant les messages dont la signifiance découle de la constante équation.

Le mystère se manifeste à partir de l'instant où le son, dans sa double dimension, devient discours, et c'est précisément parce que le code est rigoureusement organisé face à une perception relativement commune dans son universalité que les pensées qu'il véhicule sont variées à l'infini et porteuses du mystère inidentifiable que recèlent ses calculs.

C'est parce que la lettre est stigmatisée que l'esprit est libre.

ŠcependantŠ

SIMULTANEITE PERMANENTE ET MULTIPLICATION.

L'événement n'est jamais simple car il est le résultat de multiples déclenchements - percussion, frottement, souffle, accident - qui sont ainsi générateurs d'un son connu principalement par sa fondamentale, mal habillé par toutes les dépendances harmoniques ou étrangères qui métamorphosent son profil et que l'on marginalise par convention pour ne pas en altérer l'identité essentielle.

Mais encore, les relations immédiates d'un son à un autre émis soit simultanément, soit successivement, et la multiplicité des sources construisent dans notre organe récepteur toute une architecture qui s'imprime à différents niveaux de l'analyse instinctive immédiate et se prolonge dans le discours pour le rendre significatif selon une grammaire établie par une mécanique dont la "base" est simplifiée à l'extrême.

Šc'est-à-direŠ

IDENTITE ET DIFFERENCE.

Les fonctions de la pensée comme celles de la perception sont régies par très peu de paramètres sûrs servant à établir des identités.

Quelque part deux objets, deux valeurs, deux quantités sont équivalents, mais cette similitude ne se vérifie que sur le choix du ou des critères. Elle n'est donc jamais absolue.

Sur le tableau des fréquences, l'égalité numérique suffit provisoirement à l'identité, mais le système additionnel aboutit à de nouveaux entiers qui seront de plus en plus nombreux et de cette pluralité naîtra la différence, de plus en plus manifeste au fur et à mesure que l'on s'éloigne de l'entier initial.

De l'accouplement ou succession de ces identités et différences naît le discours musical.

L'univers a amoncelé une somme de matériaux qui ne semblent hétérogènes que dans la mesure où le dénominateur commun n'a pas été ressorti. C'est pourquoi les couleurs de la nature, quelle que soit leur richesse, ne semblent jamais intempestives car le sol générateur d'une part et l'interférence des vibrations des particules de la lumière d'autre part nous inoculent, à notre insu, les liens "basiques".

Nous appelons arbre une excroissance végétale formée d'un tronc, de branches et de feuillage; les critères sont peu nombreux et vagues, mais ils facilitent la codification de la connaissance ordinaire. De la même manière, nous gardons en priorité, dans le principe de l'audition musicale, la hauteur qui résulte de la fréquence ayant la dynamique la plus forte qui détermine ainsi le niveau spécifique, convention physio-sentimentalo-culturelle qui stéréotype le langage mais entretient une mystification consentie et constante sur laquelle, d'ailleurs, jouent toutes les variations d'intensité productrice de timbre et dont l'interprète use abondamment à l'avantage de sa propre restitution du texte.

Ce qui ne passe pas par l'analyse n'en existe pas moins et si, de toute évidence, nous ne disséquons pas ce torrent d'informations, nous n'en évitons pas pour autant les multiples effets.

Les échelles comme les agrégations ou les mélismes qui en découlent, ainsi que les structures rythmiques, sont mesurés par des unités dénombrables. Toutes les sensations de consonance ou dissonance, ordre ou désordre, sont subordonnées à l'éloignement plus ou moins grand des identités et des différences et donc à la relative rapidité avec laquelle notre oreille calcule les rapports.

Présence de l'équation fondamentale qui abolit tous les conflits en les ramenant à cette responsabilité initiale.

Tous les systèmes d'écriture répondent à ce schéma, il n'est que de prendre le temps du calcul. Le style naît de la succession ou de la rupture des identités et des différences, et, comme un espion caché derrière la colonne "technique", la logique souvent déguisée en habitude guette sa proie.

Quand celle-ci est trop vivace, elle échappe en écrasant le jugement: c'est le génieŠ!

RELATIONS POLYPHASES. SYNTHESES DE LA MEMOIRE.

La pluralité des paroles musicales simultanées qui disparaissent au fur et à mesure de leur existence sollicite différentes sortes de mémoires:

* La mémoire-réflexe qui enregistre par impressions et ne garde le cliché que le temps qu'il faut pour l'estimer et établir la relation de succession immédiate.

* La mémoire-cursive-volontaire qui transforme les événements ponctuels en discours en les liant par le rapport de cause à effet.

* La mémoire-structurée qui est capable d'engranger des informations pour ensuite globaliser, construire et hiérarchiser en les ressortant au gré de l'intelligence et de la nécessité.

Au centre de ces trois mémoires et par leur interaction, l'esprit construit sa propre interprétation des messages, en fonction de sa sensibilité, de sa perspicacité, de sa culture.

Mais quelle que soit la qualité du mental, il ne cesse de choisir, donc d'arbitrer et de préférencier.

Le discours n'est donc jamais "lui", il est aliéné par le récepteur (même s'il est aussi le créateur) qui sélectionne les matériaux suivant sa propre conception des identités et des différences

Šle moteur étant la rapidité instinctive du calculŠ

CINETIQUE DE L'EMOTION.

La difficulté argumentaire réside dans l'explication de la preuve que l'espace parcouru par les oscillations transposées en son participe à l'intelligibilité et à l'émouvance du discours.

Le bon sens l'admet comme un fait évident, mais le sens, tout court, ne peut le concevoir qu'au travers de son résultat, c'est-à-dire la variation des hauteurs.

A notre insu la signifiance totalise dans son actif les relations métriques toujours régies par la fameuse équation. Si nous "entendons" consonance, dissonance, timbre, douceur, agression, c'est bien que notre organe compte très bien et très vite.

En rester à cette laborieuse démonstration ferait croire que l'art n'est autre que le produit d'une opération.

Sans doute ! Mais quel "monstrueux" et peut-être merveilleux calcul, dont nous ne gérons pas l'énoncé, et que la justice de dieu se dispute avec le caprice du diable!

L'inventeur de musique apprend à jongler avec des objets selon une connaissance empirique de leur comportement matériel en feignant d'ignorer que s'ils se laissent manipuler c'est qu'ils obéissent à une conformité mathématiquement contrôlable.

Fort heureusement l'oeuvre et son émotion, fruit du trajet ininterrompu qui va de la normalité à sa rupture, fuit déesepérément la métrique dont elle est issue.

Si les relations chiffrées n'étaient pas présentes, aucun des mécanismes inattendus qui fabriquent l'éloquence ne serait appréciable. Mais voilà que les différences sont si nombreuses et rapprochées que leur combianison annule l'identité, comme l'abondance rassemblée des galaxies fait de la voie lactée un nouveau ciel.

(espace + temps) x (différence - identité) = cinétique du discours.

Šet tout ceci n'étant que le moyen, quelle est la fin ? Š

CULTURE DU MYTHE.

Je crois qu'il est clair que rien de cet écrit ne concerne ni l'esthétique, ni l'oeuvre mais simplement le phénomène musique.

Comment la combustion d'une cinétique de l'univers avec la machine mentale peut devenir un discours qui parle à notre âme, comme si une sonde plongée dans les profondeurs de notre être était à l'écoute du mouvement perpétuel en le mesurant avec une précision mathématique pour que son message, codé par le nombre, lui donne une signification exacte dans sa communication autant qu'abstraite dans sa relation avec ce que nous appelons erronément: réalité.

Ainsi que la modification de l'angle qui nous restitue la carte du ciel, la polyphonie multiplie les profils de la carte des sons en maintenant présent à notre esprit le rapport de l'éternité.

HORLOGE PROFONDE !

SABLIER VISCERAL !

Šque le créateur symphonique transforme en

HYMNE A LA VIE !

...et puisque nous vivons à l'ère du jeu (le cosmos ne serait-il que le pari d'un "clown-jongleur-acrobate"?), quelques modestes questions pour les longues soirées d'hiver:

* Le son existe-t-il sans auditeur?

* Pourquoi les vibrations de la couleur rouge ne chantent-elles pas?

* Comment la mécanique auriculaire à système linéaire unique véhicule-t-elle simultanément plusieurs messages?

* Par quel principe les sons à vibration lente et les sons à vibration rapide se propagent-ils dans l'espace à la même vitesse?

Šà bientôt, votre sincèrement naïfŠ

 

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